NIETZSCHE XIX° Philosophe Allemagne
D. DESBORNES Cours revu en 2019
La philosophie de Nietzsche.
A. Introduction à la philosophie de Nietzsche.
- La vie de Nietzsche.
- Situation de la philosophie de Nietzsche.3
- Ainsi Parlait Zarathoustra.
- Comment lire le Zarathoustra ?
- Les affirmations nietzschéennes.
- Les « coups de marteau » ou les « non ».
- Les contresens sur Nietzsche.
- La symbolique.
- Le bestiaire.
- Les stades vers le surhomme.
- Esquisse d’une critique.
- La symbolique nietzschéenne
A. Introduction à la philosophie de Nietzsche.
Sa vie.
Friedrich Wilhelm Nietzsche, philosophe allemand (1844-1900). Il a été accusé, à tort, d’être un précurseur du nazisme.
Né dans une famille de pasteurs protestants, il étudie d’abord la théologie et la philologie. Il découvre et admire Schopenhauer, philosophe allemand du XIX°. Selon Schopenhauer, le monde est sous-tendu par une force aveugle et absurde, qui d’une certaine manière, piège les êtres et les pousse à vouloir se reproduire ; le « vouloir-vivre » de l’espèce humaine est cause de ses souffrances. Ensuite, il découvre Wagner, qu’il admire énormément. Il devient professeur de philologie à l’université de Bâle, écrit des livres sur l’Antiquité grecque. Puis rompt avec Schopenhauer, Wagner et l’université.
Il rencontre Lou Andréas Salomé, jeune aristocrate russe, venue étudier en Allemagne et vit une intense passion amoureuse avec elle. Il pense qu’elle est la seule à pouvoir comprendre sa philosophie. Il rompt avec elle et connaît une longue période de solitude et de souffrance. Il vit d’une pension que lui verse l’université. Il publie alors : Aurore, le Gai Savoir, Par delà le bien et le mal, Ainsi Parlait Zarathoustra, le Crépuscule des Idoles etc.
En 1889, une crise de démence (paralysie générale, voir note 5), met fin à sa carrière d’écrivain et de philosophe. Il vit encore onze ans chez sa sœur, dont le mari, nationaliste et antisémite, est au départ de la « récupération » et de la trahison de la philosophie de Nietzsche par le nazisme.
Situation de la philosophie de Nietzsche
Ce qui caractérise le discours philosophique en général est d’être une interrogation sur le monde et un essai d’explication et d’interprétation dans un discours cohérent, logique, rationnel. Il utilise donc des concepts, des démonstrations qui s’expriment dans des raisonnements, dont la finalité est la fabrication d’un système philosophique.
Nietzsche remet en question l’outil même avec lequel tous les philosophes travaillent : la raison. Il refuse d’accorder une valeur particulière à la logique et au discours rationnel. Pour lui, l’homme qui raisonne ressemble à une « araignée » qui sort d’elle-même la substance avec laquelle elle tisse sa toile. Cet homme se postant au centre de son système, c’est-à-dire de sa propre toile, se croit au centre du monde et se gonfle de vanité, « pitoyable suffisance ! »
Nietzsche commence par détruire la croyance en la valeur absolue de la raison. Il est donc un « anti-rationaliste« . Nietzsche dit qu’il « philosophe à coups de marteau » ou encore avec des explosifs : « Je suis une dynamite ». Il détruit tous les systèmes de connaissance. Il substitue à la vérité, la valeur de la beauté.
Nietzsche occupe une situation tout à fait à part, et absolument nouvelle, dans le monde philosophique. Sa philosophie est au sens propre : « extra-ordinaire« , atypique, exceptionnelle. Nietzsche n’est ni dogmatique, ni sceptique, ni criticiste comme Kant. Il ne construit pas de système, il n’utilise ni la raison ni la logique. Il jongle avec les symboles, les images, et les associe dans des sortes de paraboles. Son discours est systématiquement provocant, il se joue des contradictions. Son style est poétique et liturgique.
D’où les malentendus que crée une telle pensée. Nietzsche est-il un génie incompris ?
Est-il un poète ?
En un sens oui. Sa pensée refuse le discours conceptuel. Aucune définition, aucun raisonnement, pas de démonstrations, mais une série de « visions », d’aphorismes, un incessant foisonnement d’images. Beaucoup d’affirmations semblent gratuites, (par exemple l’affirmation de l’éternel retour). Il ne s’agit donc pas d’un système philosophique au sens classique.
Est-il un véritable philosophe ?
En un autre sens oui :
En effet, il remet en question tous les « préjugés » inconscients de la philosophie classique. Il pousse l’interrogation philosophique jusqu’à ses plus extrêmes limites, puisqu’il interroge non seulement le monde, mais la « Raison » dont les philosophes se servent pour « comprendre » le monde. On ne peut pas formuler de problématique plus radicale. La philosophie de Nietzsche ressemble à une « anti-philosophie ». Elle est une pensée qui va jusqu’à ses propres limites.
Ainsi Parlait Zarathoustra
C’est le livre que Nietzsche considère comme le meilleur de toute son œuvre. Il y a mis l’essentiel de sa pensée. Mais Nietzsche dit qu’il ne l’a pas écrit avec sa tête :
» De tout ce qu’on écrit, je n’aime que ce qu’on écrit avec son sang« , c’est-à-dire avec son corps, son cœur, sa sensibilité, son rythme, ses pulsations, ses sens, sa vie. Ce n’est pas vraiment une écriture, c’est une parole, même si elle est écrite. Nietzsche n’a pas écrit ce livre assis à une table, mais il l’a « senti » et écrit en marchant tout seul en haute montagne, en Suisse, dans les Grisons.
Il avait toujours un petit carnet dans sa poche, et il notait ses fulgurations d’images, de visions, d’intuitions, en des phrases très laconiques : les aphorismes. Ce fut une période de « solitude cosmique ». Nietzsche a « incubé » le Zarathoustra pendant dix-huit mois. Il se comparait à une « éléphante » dont la gestation dure dix-huit mois. Puis il a rédigé chaque partie (il y en a quatre), en dix jours.
Comment lire le « Zarathoustra ? »
Ce langage est chiffré. Son décodage demande un effort constant d’interprétation, d’intuition. Nietzsche dit que la lecture du Zarathoustra demande :
« Un travail philologique et plus que philologique que personne n’entreprendra« .
« O mes amis patients, ce livre souhaite seulement des lecteurs et des philologues parfaits : apprenez à bien me lire », Aurore, Avant propos, §5.
« Seul le philologue lit lentement et médite une demi-heure sur six lignes« , Humain trop humain, §19.
Enfin Nietzsche dit que son texte,
« ne doit jamais être pris au mot, à la lettre, car en tant que tel il ne contient jamais que du non-sens« , Crépuscule des idoles, §1.
« A son lecteur, Nietzsche laissa la tâche infinie de comprendre ce qu’il a dit, ce qu’il n’a pas dit, avec les mots qu’il n’a pas employés ». J.Delhomme, Nietzsche aujourd’hui
Il faut donc décaper, transmuter le sens des mots, voler au-delà de leur signification immédiate. Le travail philologique est une quête qui porte sur le sens des mots en fonction de leur passé lointain. Il se réfère à l’histoire, aux mentalités, aux anciennes symboliques, aux diverses herméneutiques. Un travail « plus que philologique », c’est l’invention, la projection du sens des symboles dans le futur, une lecture qui ajoute au texte sa propre intuition, voire qui invente des sens.
(Alors que le travail philosophique est une production de sens à partir d’un discours rationnel).
Cette lecture demande au lecteur une participation active de sa sensibilité et de son imagination créatrice. Ce livre suppose que celui qui le lit soit déjà sur le « pont qui mène au surhomme », dans la dynamique nietzschéenne.
En effet, il y a une lecture qui altère le texte, le défigure, celle des « médiocres » : la lecture traditionnelle des « araignées« , celle des rationalistes qui décryptent le texte avec leur intelligence logique et cherchent un enchaînement thématique, des arguments justificatifs. Au contraire de ceux-là, le bon lecteur du Zarathoustra, est comme un « danseur« , comme un jongleur. Il se laisse prendre aux images, bondit sur elles et à travers elles, dans une sorte de ballet enjoué, qui met son cœur et son corps à l’épreuve. Il vibre, il a du souffle. Il a de « longues jambes » pour sauter, voire voler d’une image signifiante à une autre. Car chaque pensée est en elle-même un sommet Elle est née elle-même en haute montagne. Il faut que le lecteur lui restitue son altitude, sa légèreté, sa vie. Pour Nietzsche, le plus grand ennemi, c’est « l’esprit de pesanteur », « le cul de plomb » (c’est ainsi qu’il critiquait Descartes !). Il faut entrer dans le souffle du message, dans son euphorie. Alors, on découvre une cohérence remarquable des symboles, qui s’éclairent les uns par les autres. Sinon, on tue le texte ou l’on passe à côté.
Les affirmations nietzschéennes. Les « oui ».
1. Le matérialisme : la réhabilitation du réel, de la nature.
Il faut retrouver le « sens de la terre« . Nietzsche veut sacraliser la nature.
L’observation de l’univers de la nature nous montre un gigantesque chaos de forces agissantes, luttant les unes contre les autres. Tous les êtres sont en perpétuel devenir, comme l’affirmait déjà Héraclite dans l’Antiquité. Mais de l’intérieur de la nature, une force pousse tous les êtres vivants à se dépasser. La théorie darwinienne de l’évolution, que Nietzsche connaissait, révèle cette puissante tension verticalisante présente au cœur de la nature. Ce dépassement crée constamment du nouveau en organisant le chaos. Toutes les espèces sont contraintes à créer de nouvelles espèces de plus en plus parfaites. La nature propre de la vie :
« Ce qui est contraint de se surmonter soi-même à l’infini« . (VI, 167).
L’homme est à l’image du monde, habité, tiraillé, déchiré par ses forces chaotiques intérieures, et « tendu » par cette force universelle de dépassement.
La souffrance, la vie et la mort font partie intégrante du réel. Impossible d’y échapper. L’existence est tragique en son essence.
2. Le « pantragisme » : vouloir vivre, c’est accepter le réel tel qu’il est, sans se lamenter, sans accuser personne, sans dramatiser son existence. Vouloir vivre, c’est « vouloir la mort » qui est nécessairement reliée à la vie. Vivre intensément, c’est risquer sa vie à chaque instant, d’où la valeur du courage. Beauté de l’homme qui se lance dans la vie à fond, avec la conscience lucide de sa disparition. Laideur de celui qui ayant peur de mourir, s’économise, vit au ralenti, ne risque rien et même s’invente « un arrière-monde » où la mort n’existe plus. L’adhésion totale à la vie, sans aucune arrière pensée transmute la souffrance en joie. La joie intense est indissociable de la douleur intense. Le bonheur n’est une jouissance fade et immobile.
3. L’éternel retour
L’éternel retour est une vision cosmique.
(En Engadine, (Suisse) au bord du lac de Silvaplana, alors qu’il se reposait près d’un grand rocher pyramidal, Nietzsche a eu l’intuition fulgurante (peut-être simple paramnésie ?) de l’éternel retour.
Il a cherché à étayer sa vision sur les théories cosmologiques de son époque : les particules de matière sont éternelles, mais en quantité finie (si l’univers n’est pas en expansion). Le temps brasse éternellement la matière. Il y a un nombre, immense certes, mais fini de combinaisons. Elles doivent donc se répéter d’une manière périodique. Donc, selon Nietzsche, les mêmes mondes qui ont déjà existé une infinité de fois dans le passé, se reproduiront nécessairement dans le futur. Leur ordre est imprévisible. Il n’y a pas de providence, ni de Dieu qui organise le monde selon sa volonté. Le devenir est « innocent », c’est-à-dire sans intention cachée.
(Les théories cosmologiques contemporaines affirment la non-validité de cette hypothèse).
Si le même monde revient absolument identique à lui-même, chacun d’entre nous revient aussi et chaque détail de sa vie. Cette conception de l’éternel retour du même est, selon Nietzsche, insupportable. En effet, s’il en est ainsi, nous revivons une infinité de fois, non seulement notre vie présente, mais chaque détail de notre existence dans sa particularité. Cette pensée, et l’angoisse mortelle qui l’accompagne, Nietzsche les traduit par l’image d’un serpent noir qui entre dans la bouche d’un berger et le mord à la gorge, (cf. « De la vision et de l’énigme »). La pensée de l’éternel retour peut tuer l’homme. On peut « mourir d’être immortel ». La seule manière de vaincre cette pensée, de la « décapiter », c’est non seulement d’accepter la vie telle qu’elle se manifeste, mais de la vouloir pour toujours telle qu’elle est. Donc de coïncider de tout son être et de toutes ses forces avec ce qui existe. C’est ce que Nietzsche appelle Amor fati, l’amour du destin.
Faut-il ontologiser la vision de l’éternel retour, c’est-à-dire croire à sa réalité ou en faire une simple métaphore ? Les philosophes sont partagés.
Plusieurs philosophes contemporains J.Wahl, G.Deleuze, J.Granier, pensent que l’éternel retour chez Nietzsche n’est qu’une hypothèse « heuristique » c’est-à-dire qui favorise un comportement existentiel. Il faudrait « jouer » l’éternel retour et faire « comme si » tout devait recommencer sans fin.
La force et le courage sont des qualités qui, à la fois permettent d’accepter l’éternel retour, et sont, en retour, décuplées par cette acceptation.
4. La « volonté de puissance » ou « puissance de la volonté » :
« Volonté de puissance » est une traduction inexacte de willkraft, qui signifie force du vouloir. La volonté est pour Nietzsche une notion à la fois biologique et cosmologique. Elle n’a rien à voir avec la volonté de domination, encore moins avec le désir. Le désir est faiblesse. Suivre son désir conduit l’homme à la décadence. Les désirs et les « instincts » doivent être dominés. La volonté de puissance est l’adhésion totale à la force invisible et intérieure aux êtres qui « travaille » à leur dépassement. La volonté de puissance est donc le courage et la mise en œuvre de tous les moyens pour son propre dépassement.
5. Le surhomme :
Il n’est qu’une direction. Il n’existe pas encore. Il est un sens possible de l’évolution (attention, il n’est pas un « mutant » au sens biologique du terme !). Il est ce que l’homme pourrait devenir de plus beau et de plus noble, s’il « obéissait » à sa volonté de puissance, en dominant ses instincts, et s’il extériorisait toutes ses possibilités. Il est un chef d’œuvre d’humanité. Il n’en existe pas de modèle, il ne peut pas être copié ni imité. Il est à inventer par chacun. Le surhomme n’est pas loin de ce que nous avons appelé au XX° « l’homme multidimensionnel », celui qui réalise toutes ses dimensions. Chaque homme porte en lui à la fois du « chaos » et une « étoile dansante ». Le chaos est un magma de forces inorganisées, à partir desquelles du nouveau peut être créé. La créativité est la dimension supérieure de l’homme, celle du surhomme. Il doit créer sa vie comme un chef d’œuvre, comme une œuvre d’art. « L’étoile dansante » symbolise la perfectibilité présente en chaque homme et à enfanter.
Zarathoustra n’est pas le surhomme, il s’en approche par quelques caractéristiques, sa vision du monde, sa solitude, le don de soi, la légèreté…
Le surhomme est celui qui a accompli les « trois métamorphoses » (voir le commentaire du texte). Il a d’abord été « chameau », puis s’est transformé en « lion » et enfin en « enfant ».
Nietzsche est un des rares philosophes qui valorise l’enfance. L’enfant adhère avec joie à l’instant présent, il coïncide avec le devenir. Il s’émerveille. Il est spontanéité et affectivité pures. Il n’est pas alourdi par le passé, le regret ou le ressentiment, ni par le poids de la culture. Il est innocent, étranger au bien et au mal c’est-à-dire à la morale. Il est dans le jeu. Le surhomme n’est pas un enfant au sens propre, il en a retrouvé la quintessence.
Les « coups de marteau » Les « non ».
1. L’homme tel qu’il est dans la société moderne est un médiocre.
Le bestiaire de Nietzsche pour le décrire est très varié et riche :
– « mouton bêlant », il est grégaire, domestiqué, soumis, tondu.
– « singe », il imite, copie son voisin. Il est stéréotypé, conformiste, il se fait une gloire d’être identique à ses semblables. Il refuse d’être différent, original, d’être lui-même. Il perçoit la différence comme une anomalie, une tare et la rejette de toutes ses forces.
– « chameau », il porte avec complaisance des poids morts, des responsabilités des valeurs périmées, des traditions qui ne lui servent à rein, et font de sa vie un désert à traverser. (Bien lire « Les trois métamorphoses »).
– « vaches », leur but est le bonheur. Elles le trouvent dans la rumination, satisfaction organique, répétitive, qui « avachit », opacifie la conscience et rend « bête »
– « ver », puceron, bête de proie etc.
2. La civilisation : tout ce que l’homme a produit pour se domestiquer et s’emprisonner.
a. La morale : le bien et le mal sont des valeurs inversées, (voir La généalogie de la morale), par les prêtres, pour mieux dominer et domestiquer le peuple, en tuant tout ce qu’il y avait de fort et de courageux en lui, afin d’écraser sa volonté, son énergie et le rendre « obéissant » donc soumis.
b. La politique : La lutte pour le pouvoir est l’activité des bêtes de proie. Nietzsche déteste dans les idéologies de droite l’instinct de domination des « prédateurs », et reproche aux idéologies de gauche le nivellement et l’écrasement des différences.
3. La connaissance :
L’outil de la connaissance est la RAISON.
La raison est le plus grand piège, en projetant son ordre dans le monde, elle le pétrifie.
La raison n’est qu’une sorte d’araignée qui ayant tissé sa toile, et se plaçant au milieu, se croit au centre du monde ! Ainsi se comportent les philosophes et les scientifiques. Ce sont des « ennemis de la vie ».
En quelque coin écarté de l’univers répandu dans le flamboiement d’innombrables systèmes solaires, il y eut une fois une étoile sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus arrogante et la plus mensongère de « l’histoire universelle » : mais ce ne fut qu’une minute. A peine quelques soupirs de la nature et l’étoile se congela, les animaux intelligents durent mourir. Nietzsche, Le livre du philosophe, § 80.
A. La métaphysique.
Le changement, la destruction, la souffrance, la mort inexorable suscitent l’angoisse. Le désir d’annuler la souffrance et le mouvement incessant des phénomènes a conduit les hommes (les philosophes) à une mystification. Ils ont inventé à travers la catégorie de « substance » l’idée d’un univers qui, soustrait au mouvement, existerait immobile, éternellement présent derrière le monde « apparent ». C’est donc la peur, la haine et le refus du monde réel, qui sont à l’origine de la métaphysique. Les métaphysiciens ne sont que des décadents, des falsificateurs du réel qui n’aspirent qu’au repos de l’esprit. Leur volonté n’est que « volonté du néant », elle s’oppose à la « volonté de vie ». Le métaphysicien n’est qu’un « Halluciné des arrière-mondes ».
Les philosophes sont comme des araignées, prétentieuses. Ils se croient au centre des systèmes qu’ils inventent. Ils témoignent d’un anthropocentrisme imbécile.
B. La religion.
« Dieu est mort », Nietzsche refuse la religion. Il affirme un athéisme et un matérialisme absolus. Dieu est une invention de l’homme qui ayant peur de la mort ne voulant pas mourir, se crée un Dieu compatissant qui lui garantit son immortalité et lui pardonne sa médiocrité. La croyance en l’existence de Dieu empêche l’homme d’être responsable et créateur de sa vie. Elle l’aliène dans l’acceptation de son imperfection : l’homme aux yeux de Dieu n’est qu’une créature imparfaite et un pitoyable pécheur. « Dieu est mort » signifie non pas que Dieu lui-même soit mort, pour Nietzsche il n’a jamais existé, mais que le moment est venu pour l’homme de renoncer à cette croyance s’il veut se dépasser. Ce qui est sacré pour Nietzsche, c’est la matière. Il crée une religion de la matière
C. La science :
Les savants eux aussi, sont semblables à des araignées ou à des hommes très myopes (voir « L’homme à la sangsue »), qui en étudie la sangsue se laisse vider de son sang par elle. Les scientifiques non seulement désubstantialisent le monde en l’étudiant, mais ils sont eux-mêmes désubstantialisés par l’objet de leur étude.
Les contresens à éviter :
1. « Volonté de puissance » : ce n’est pas la volonté de domination mais le fait de donner de la force, de la puissance à la volonté. voir plus haut p.4.
2. Les « forts » et les « faibles » : Le clivage n’est ni politique, ni économique, ni intellectuel, ni musculaire ! Les forts sont ceux dont la volonté est alimentée, et branchée à cette énergie bio-cosmique qui les pousse à se surmonter. Elle relève de la force au sens psychologique, de la « volonté de vie ». Les faibles sont ceux qui ont peur de la vie, qui inventent des ruses pour s’en protéger, qui cherchent le repos.
3. La « guerre » n’est jamais une violence politique ou sociale. Elle est constant refus de la médiocrité. Une lutte perpétuelle contre ce qui alourdit l’être humain. Le combat incessant pour se dépasser.
4. La « folie » de Nietzsche ne peut pas être invoquée pour discréditer ses œuvres, et les juger pathologiques. Elle n’est pas une maladie mentale, elle est une « paralysie générale ». Quand Nietzsche écrit, il n’est pas « fou ». Quand le microbe atteint son cerveau, il n’écrit plus.
5. L’éternel retour n’est pas à confondre avec la conception orientale de la métempsycose ou réincarnation. Nietzsche est matérialiste, pour lui l’esprit se désintègre à la mort.
b. La symbolique nietzschéenne. Interprétation de quelques symboles.
Symboles positifs.
| Le mouvement en avant : le devenir, l’évolution, la mobilité, la marche, la danse, la course circulaire du soleil, l’élan vers.. |
| La montée, la verticalité, la légèreté, l’envol, le dynamisme ascensionnel |
| La matière visible, réelle, scintillante, chaotiqueL’existence concrète.La vie du corps |
| Le futur : l’enfance comme ouverture sur l’avenir. |
| L’oubli, l’innocence, la disponibilité au présent, la présence au seuil de l’instant… |
| Le plein, la luxuriance de la vie, la richesse des couleurs de l’arc-en-ciel. Le rayonnement de la lumière… |
| La générosité, le don noble et gratuit de soi, le mouvement solaire centrifuge, l’expansion… |
| L’immensité, les horizons lointains, le regard abyssal qui plonge dans l’infinité du temps et de l’espace… |
| L’éclat de rire, la spontanéité joyeuse qui est communion avec la vie.rire avec…ou ensemble, (et non rire de… la moquerie) |
| La folie au sens dionysiaque… |
| La beauté sous toutes ses formes, l’art. |
| La nature. |
La santé, la vitalité.
| Symboles négatifs |
| Immobilité : la fixité, la pétrification, la dureté, la sclérose…, L’Etre, la mort,. |
| La chute, la lourdeur, « le cul de plomb » |
| L’esprit au sens métaphysique, la penséeL’arrière-monde des métaphysiciens ; le ciel et l’enfer, Dieu. |
| Le passé et toutes ses valeurs cristallisées :La vieillesse |
| La mémoire, le regret, la rancune, le ressentiment (= venin de la tarentule). |
| Le vide, le néant, le désert, la nuit… |
| L’égoïsme, le repli sur soi, le mouvement centripète, le calcul, le mercantilisme, |
| L’étroitesse du regard, la myopie, le clignement d’œil, la petitesse, la médiocrité… |
| Le sérieux, l’attitude consciencieuse. |
| La Raison, le travail de l’araignée… |
| La laideur |
| La culture. |
La maladie, la dégénérescence
Le bestiaire nietzschéen : en voici quelques éléments, il est très arbitraire !
| Bestiaire : symboles positifs | |
| Abeille, vole, légère, produit du miel, synthèse des fleurs et du soleil…Aigle, animal de Zarathoustra, vole en larges cercles, est solitaire, a un regard perçant.. | |
| Bêtes sauvages, vivent dangereusement dans la nature…Baleine, immense, elle engloutit comme l’éternité, elle est légère dans son élément, l’océan… | |
| Coq, se lève avec le soleil, Crocodile, sec, sauvage…Colombe, légère, gracieuse, douce, blanche, vole… | |
| Faucon, voit de loin… | |
| Goujon, poisson da la couleur de l’arc-en-ciel, vole dans les rivières claires.. | |
| Héron, a le sens du mépris… | |
| Cheval, élan, rapidité…Chamois, vit dans les hauteurs, bondit…Lion, brise les idoles, est fort, sauvage et solitaire..Loup, sauvage…Moineau, léger, aérien…Oiseaux, volent, chantent, sont colorés…Ours, solitaire qui se nourrit de miel…Poisson, argenté, mouvement agile…Panthère, sauvage..Papillon, léger, beau, couleurs chatoyantes, éphémère, aime les fleurs…Serpent, aime la terre, se mord la queue (= symbole de l’éternel retour)…Taureau blanc, sauvage…Tigre, sauvage… Symboles négatifs | |
| Agneau, se laisse sacrifier passivementAne, dit I.A aux fardeaux qu’il porte. Têtu, humble et patient. Soumis. Araignée, symbole de la raison qui croit en la causalité et tisse sa toile.Autruche, cache sa tête dans le sable. Refus de la lucidité. Aveugle.Animaux domestiques, Résignés, soumis, ont perdu leur sauvagerie. Vivent souvent en troupeau. | |
| Buffle, coléreux, vit près des marécages. Ressentiment.Brebis, suit le troupeau, faible, ne communique pas.Bourdon, vole avec bruit et lourdeur, monotone. | |
| Chat, hypocrite, jaloux, rampe, inconstant, paresseux.Chauve-souris, vivent dans l’obscurité, sont laides et sales.Chameau, s’agenouille pour qu’on le charge, porte des fardeaux, fait de sa vie un désert.Cochon, lourd, grogne et vit dans la fange. | |
| Crapaud, vit dans les marécages, gluant, baveux, coasse la nuit…Chèvre, ne communique pas.Chien, domestiqué, humble, craintif, aboie.Cerbère, gardien de l’enfer qui n’existe pas.Crabe, se cache dans le sable, ne marche pas droit.Carpe, se laisse appâter par n’importe quoi… | |
| Dragon, monstre fabriqué par la culture qui écrase les hommes avec le « Tu dois ». | |
| Ecrevisse, se cache dans le sable..Eléphant, lourdeur, mais il vaut mieux danser comme un éléphant que de ne pas danser… | |
| Fourmi, besogneuse, intéressée, amasse, vit dans une fourmilière, travaille, petite, noire. | |
| Grenouille, cf. crapaud, coasse et barbotte… | |
| Hibou, aveugle le jour, animal nocturne.Huître, molle, visqueuse et fermée au monde extérieur. (Elle peut cependant contenir une perle !)Hérisson, fermé au monde, pique. | |
| Lapin, peureux, fuit, vit sous terre, a de grandes oreilles, (symboles de l’entendement = de la raison !)…Lézard, craintif, fuit, est immobile au soleil. | |
| Mouche, sale, vit en nombre, bruit agaçant, pique.Mouton, vit en troupeau, n’a aucune initiative, est bête, se laisse tondre….Mulet, hybride, stérile, proche de l’âne. | |
| Oie, se laisse gaver, pavane, bête de basse-cour. | |
| Paon, vanité, comédie. Basse-cour..Parasites, se nourrit de , pas d’indépendance, gangrène…Porc, vit dans sa fange, grogne…Poule, caquette, basse-cour…Puceron, petit, vermine | |
| Serpent noir, agressif, pique, mord à la gorge…Singe, en dessous de l’homme, dérision de l’homme, imite… Sangsue, vit dans les marécages, flasque et visqueuse, se nourrit du sang des autres…Scorpion, petit, se cache dans sa carapace, pique mortellement… | |
| Tarentule, araignée laide et malfaisante, se venge, injecte son venin… Taupe, ne voit pas clair, vit dans ses galeries sous la terre…Troupeau, instinct grégaire, tue l’individualité, ne sait pas vivre seul. S’engraisse, rumine, se laisse abattre… | |
| Vautour, laid, se nourrit de cadavres et de charognes…Vache, immobile et ruminante, elle est le symbole du bonheur que cherchent les hommes, dans la satisfaction répétitive de leurs désirs. Ver de terre, mou, rampe, creuse des galeries souterraines. | |
Les stades de l’évolution vers le Surhomme :
Tout en bas le ver de terre, un peu plus haut dans l’évolution, le singe. A mi-chemin entre le singe et le Surhomme, l’homme.
Mais beaucoup d’hommes sont en dessous de l’homme, ils se conduisent comme des animaux, (voir le bestiaire nietzschéen).
Au milieu, entre l’homme et le Surhomme, Zarathoustra. Entre Zarathoustra et le Surhomme, Dionysos. Entre l’homme et Zarathoustra, les hommes « supérieurs », le « danseur de corde », quelques saints ermites, le Christ.
| Le ver de terre -> Le singe -> les hommes « inférieurs » -> Le danseur de corde -> Quelques ermites.-> |
Le Christ. -> Zarathoustra -> Dionysos. -> Le surhomme
Esquisse d’une critique :
Nietzsche apporte un sens critique percutant, décapant, donc nous offre la possibilité d’une liberté d’esprit plus grande. Sa conception de la vie est noble et courageuse.
La critique est très difficile parce qu’elle tombe toujours elle-même sous le coup de marteau de Nietzsche.
Mais on peut reprocher à Nietzsche son parti pris esthétique. Sa philosophie est une philosophie d’esthète. Ce choix exclusif a un côté arbitraire et même dangereux. A la volonté de beauté, on peut opposer la volonté d’exister d’abord. En effet l’existence des hommes est constamment compromise par les guerres, la torture, la maladie. A cette philosophie aristocratique et gratuite, on peut opposer l’intensité des douleurs de l’humanité et la nécessité vitale de les combattre par tous les moyens. Le problème de l’existence de tous est peut-être plus urgent que celui de la réalisation esthétique de quelques-uns. S’il y a réellement possibilité d’évolution et de dépassement du stade actuel d’humanité, on ne voit pas en quoi il serait moins beau de penser et de vouloir cette marche en terme d’universalité.
FIN.