Autres grilles de lecture                

Platon : l’Allégorie de la caverne

Autres grilles de lecture                

D. Desbornes revu 2023 

Caverne de Platon représentée par un élève.

Résumé. 

Des êtres humains sont enchaînés dans une caverne obscure, tournant le dos à l’entrée de la caverne donc à la lumière. Ils ne voient que des ombres sur la paroi du fond de la caverne et n’entendent que des échos. Quelqu’un vient délivrer l’un d’entre eux (un élu) et l’aide à se retourner vers l’entrée de la caverne. L’ancien prisonnier, ébloui par la lumière, ne voit d’abord rien. Sa vue s’habitue, il découvre alors en montant graduellement (dialectique ascendante) les différents niveaux de la réalité à l’extérieur de la caverne : les reflets d’objets dans l’eau, les objets eux-mêmes au-dessus d’un mur, derrière ce mur, les êtres qui les portent ou montreurs d’objets fabriqués, la lumière du feu, les étoiles et enfin le soleil. Lorsqu’il revient dans la caverne pour libérer ses anciens compagnons ceux-ci ont le désir de le tuer.

Interprétation philosophique. 

Cette allégorie met sans doute en scène Socrate lui-même et toute sa philosophie du « connais-toi » : sa vocation d’éveiller la conscience de ses disciples pour les conduire à entrer en contact avec leur esprit et accéder aux différentes strates de compréhension du monde jusqu’au divin. Les Athéniens l’ont tué.

Dans l’Allégorie de la caverne, il est question d’un monde dualiste, le monde sensible et le monde intelligible.
 

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Autres grilles de lecture.

Peut-on interpréter n’importe comment ?

La pratique de l’herméneutique (l’interprétation) demande une très grande rigueur. Il convient de remarquer que ces grilles ne sont pas parfaitement adéquates, en ce sens qu’elles n’intègrent pas tous les éléments du récit.

Toutes ces grilles d’interprétations sont elles-mêmes des condensés d’interprétations, elles se fabriquent par stratifications d’interprétations et par projections. D’où les conflits inévitables entre les différents interprètes. 

Et quand il s’agit de textes sacrés il peut en résulter une violence mortifère.

1. Interprétation orientale traditionnelle.
 Cf. M. Eliade. Le Yoga. 
Les différentes étapes de la dialectique ascendante pourraient correspondre à la montée de la Kundalini – énergie vitale intérieure qui se trouve à la base de la colonne vertébrale et qui se spiritualise graduellement en traversant les différents « cakras » ou centres d’énergie-conscience – (voir le schéma dans le cours sur « la conscience »).  On trouve facilement ces 7 étapes successives à travers 1. ombres, 2. reflets, 3. objets fabriqués, 4. porteurs, 5. Idées 6. corps célestes 7. Soleil. Ce dernier cakra correspondrait à celui de l’illumination. 

Critique : cette interprétation ne colle pas vraiment au texte, elle ne tient pas compte de la circulation des personnes : maître / disciple. C’est l’énergie seule qui circule.

2. Interprétation bouddhiste. 
Les prisonniers de la caverne seraient les hommes en général. Ils vivent dans l’obscurité de l’ignorance et confondent leurs perceptions illusoires (la « Maya ») avec la réalité.
Certains d’entre eux font l’expérience de l’illumination et deviennent des « bodhisattvas », c’est-à-dire des êtres de lumière, totalement réalisés. Ils choisissent de revenir dans le monde matériel pour sauver les autres hommes, les aider à se libérer de leur ignorance et à accéder à la lumière. 

Critique : contrairement à ce qu’il se passe dans l’allégorie de la Caverne, les bodhisattvas ne sont pas assassinés. Bouddha lui-même est mort tranquillement sur son lit, d’une indigestion. Par la suite, il a été (à tort) divinisé !
 


3. Interprétation chrétienne. 
Les hommes dans l’obscurité seraient les pécheurs privés de la lumière divine.
 Le Christ ressemble à cet « initié » au moment où il redescend dans la caverne. Son message de vérité, le « Royaume de Dieu » est périlleux : les hommes se  moquent de lui et le mettent à mort en le crucifiant.

Critique : le Christ ne s’adresse pas à 1 seul disciple, mais d’abord à 12 disciples puis à la tout le monde. Et le Christ n’est pas considéré par les Chrétiens comme un initié, il est présenté comme un être divin, le « fils de Dieu ».

4. Interprétation mystique. Les mystiques décrivent souvent les différents degrés de leurs expériences du divin en des termes qui se rapprochent du texte de Platon. Ils se sentent « appelés », ils ont des « visions ». Ils parlent d’une « lumière divine » …
Voir « l’échelle de Jacob », dans la Bible, (Genèse 28: 11-19)  il est question d’une « échelle » permettant à Jacob de monter au ciel.​

Critique : il manque trop déléments.

5. Interprétation maçonnique cf. Mozart : La Flûte enchantée : 
 

Deux univers sont en opposition, le monde féminin, la caverne, sombre, du côté du désir et de la passion, symbolisé par la Reine de la nuit et le monde masculin solaire, représenté par un roi sage et lumineux Sarastro, faisant partie d’une fratrie de Sages. On n’y entre que si l’on a été choisi après avoir réussi une douloureuse initiation.​

Critique : il ne s’agit pas du tout d’un clivage masculin / féminin. Platon prône l’égalité des hommes et des femmes. Il manque le passage de la dialectique ascendante.

6. Interprétation marxiste. 


Pour Marx, la pensée de Platon n’est que le simple reflet des structures socio-politiques de son époque : les maîtres et les esclaves. 
La société est constituée de deux classes antagonistes, séparées par un mur invisible : les dominants détenteurs des richesses donc de la liberté et du pouvoir et les dominés impuissants, ignorants et pauvres. 
Les hommes derrière le mur seraient les « riches », ceux que Marx nomme à son époque les « bourgeois-capitalistes ». Ils sont libres, du côté de la lumière, leur dieu est l’argent. Ce sont eux qui font les lois (ils « montrent » aux prisonniers) à leur avantage. Le soleil représente donc dans cette société, à la fois le « capital » et le pouvoir.
 Les hommes enchaînés dans la caverne, sont tous ceux qui, emprisonnés par leur travail et leur ignorance, sont privés de liberté et de lumière : les « prolétaires ». 
De temps en temps, un prolétaire, repéré par un patron pour son intelligence, peut être « élu » et accéder à la classe dominante.

Critique : cette interprétation a des limites. En effet, selon Marx, ce sont les prolétaires qui, par leur travail, alimentent le capital. Or, dans ce texte, les prisonniers sont inertes. Ils ne « pédalent » pas comme les « Gibis » pour recharger les batteries du soleil !

7. Interprétation psychologique. 
Otto Rank. Le « traumatisme de la naissance ». 
La caverne est un symbole de la matrice. Le prisonnier qui en est arraché, dont les yeux sont aveuglés par la lumière, décrit le moment de la naissance. L’enfant est arraché du ventre obscur de sa mère, ébloui par la lumière du jour ou de la lampe, il entend parler les adultes autour de lui. La suite décrit son cheminement, d’abord dans le monde imaginaire du tout petit enfant, puis celui de l’instruction et enfin le passage au stade adulte, de l’autre côté du mur. 
Nous restons marqués à jamais par cette expérience de la naissance. L’Allégorie de la caverne de Platon serait une projection de cet engramme (marque-souvenir) inconscient. 

Critique : le cheminement de l’initié va jusqu’à la connaissance de l’absolu. Le monde des adultes, loin s’en faut, est loin de cet intérêt.


 


8. Interprétation psychiatrique.
 Le prisonnier qui entend des voix et voit de la lumière pourrait correspondre à la définition du schizophrène (celui dont l’esprit est coupé, séparé). Il est, en effet, coupé du réel (si le monde de la caverne est assimilé au monde réel), de son corps (son ombre), de la société (des gens normaux, les autres prisonniers bien assis dans leurs chaînes). Il est sujet à des  hallucinations visuelles et auditives. II est considéré comme un « fou », incompris. Il vit dans un « ailleurs » inaccessible au plus grand nombre. Il est « tué » au sens où il est rejeté par la société. 

Nietzsche le décrit comme « un halluciné de l’arrière-monde« .

Critique : celui qui décrit ce cheminement est Socrate. Il est loin d’avoir été considéré comme un malade mental, coupé du réel, par ses proches. Au contraire il était sans cesse dans la communication avec ses semblables et reconnu comme un très grand maître par Platon.

9. Interprétation psychanalytique freudienne.

a) Le statut du névrosé : 
Il est semblable au prisonnier coincé dans les chaînes de ses inhibitions et des ses projections névrotiques inconscientes. Le psychanalyste l’aide à se libérer de son inconscient, à accéder à la conscience de ses troubles et à s’intégrer enfin dans la société.

b) Première topique : 
le schéma de l’allégorie ressemble à celui de la première topique freudienne : Conscient / Préconscient / Inconscient. (Cf. cours sur la psychanalyse)
 L’espace sombre de la caverne pourrait symboliser l’inconscient, le mur la censure, la zone près du feu, le préconscient et le soleil le système conscient. 
La cure analytique ouvre le passage des souvenirs inconscients à la conscience et permet l’accès du sujet à la liberté par la connaissance de soi. 

Critique : l’initiation proposée dans l’allégorie va beaucoup plus loin qu’une simple connaissance de soi et son but n’est pas une intégration dans la société. 

10. Lecture structuraliste : 
Cf. la théorie de Dumézil sur les trois fonctions indo-européennes : le sacré, le pouvoir et la production.


La première fonction celle du sacré (le soleil) est la fonction sacerdotale, les  « corps  célestes »,  représentée par les prêtres (les Brahmanes en Inde, le clergé en Occident). 


La deuxième fonction, le pouvoir, les hommes derrière le petit mur. Ils « montrent » aux hommes ce qu’ils doivent faire. Ils établissent les lois et gouvernent. Les Kshatriyas en Inde, la noblesse en Occident. 


La troisième fonction liée à la production et à la fécondité, les prisonniers dans la caverne. (Les vaisya en Inde, le peuple en Occident).

 ​Critique : cette classification des fonctions est politique et statique, la signification de l’allégorie est plus personnelle, dynamique et spirituelle.

11. Grille féministe.  Le clivage hommes libres / prisonniers reflèterait  le clivage homme / femme.   

C’est ce que suggère Luce Iriguaray dans son livre : Le spéculum de l’autre femme.
 

Les êtres enfermés dans la caverne (symbole féminin) seraient les femmes, enchaînées dans  leur rôle maternel traditionnel au foyer, sans éducation, sans pouvoir, sans liberté. Les êtres derrière le mur, bien au-dessus d’elles, ayant la liberté de leurs mouvements, montrant aux femmes leurs devoirs, seraient les hommes. Eux seuls ont accès à la lumière, c’est à dire à la connaissance. 
Exceptionnellement « une » femme pouvait être « élevée » par les hommes à leur niveau. Ainsi dans la Grèce antique, Aspasie était une hétaïre (prostituée de haut rang, compagne de Périclès) libre, riche, cultivée, elle participait même à des décisions politiques.

Critique : même si cette interprétation est sociologiquement parlante, ce clivage masculin / féminin n’est pas dans l’esprit de Platon ni de Socrate. L’enjeu est spirituel.

12. Lecture « biogénétique« .
 J’ai entendu, lors d’une émission de télévision, un biologiste illustrer le processus de la fécondation par l’Allégorie de la caverne ! 


Il comparait le soleil à l’ovule et tous les prisonniers de la caverne aux spermatozoïdes, en expliquant qu’au final « Un seul » était « élu » ou gagnant !
 

Critique : cette métaphore ne correspond pas du tout au texte de Platon. Un seul prisonnier est détaché, les autres prisonniers n’ont aucun moyen de faire la course. Ils restent tous sagement assis. Et l’élu ne pénètre pas dans le soleil !

13. Lecture scientifique (Physique contemporaine). Selon l’hypothèse de plusieurs scientifiques l’univers serait constitué de trois « étages ». (Cf. Böhm, Pribram, cités dans le livre de R.Dutheil : L’homme super-lumineux, Sand, 1992.) La science conduirait à une vision platonicienne de l’univers. 


1. L’univers « sous-lumineux » serait celui de la matière, la caverne.
 

2. L’univers « lumineux » celui des photons, de la circulation des signaux dans le cortex, l’univers intelligible de Platon contenant les essences.


3. L’univers « super-lumineux » correspondrait au « tachyons », particules circulant « plus vite » que la lumière, contenant une information totale et serait le monde de l’esprit du divin, au-delà de l’espace et du temps.

Critique : pas suffisamment de connaissances pour juger… 

14. Interprétation « cinématographique » …
Certains ont pu voir dans le film « Matrix » une allusion à la caverne de Platon. 

Critique : cette interprétation est inversée. 
La caverne de Matrix représente seulement un espace clos qui échappe au contrôle virtuel. Elle ne se situe pas dans le même cadre que celle de Platon qui est ouverte sur un espace à plusieurs dimensions. Les hommes y vivent sans artifices, ils ne sont pas enchaînés, on ne vient pas en libérer certains.

15… 16… 17… À chacun d’inventer se propre grille ?