l’Allégorie de la caverne 1

PLATON                                                        D. Desbornes 06.07.2026 

l’Allégorie de la caverne. Socrate     

Thème principal : l’esprit (ou l’âme) et son accès à l’ÊTRE ou RÉALITÉ ULTIME

(Le terme Être, pose problème, il est présent dans toutes les langues indo-européennes, mais n’existe pas dans un grand nombre de langues (environ 1200,) Polynésie, Mélanésie, Micronésie ainsi que diverses autres langues natives de Taiwan, le malais / indonésien, le tagalog, le javanais, le malgache, le chinois ancien etc. Les traducteurs de Platon utilisent indifféremment les termes  « âme » ou « esprit » pour signifier la notion de conscience ou d’ÊTRE au sens spirituel).    

Aujourd’hui l’évolution de la science, permet un regard neuf sur ce texte de Platon. La Caverne quantique. Les nouvelles découvertes, en physique quantique, en neuroscience, en biologie, ont d’importantes implications philosophiques sur la notion de réalité dont une immense partie nous reste inaccessible. Les notions de matière, de conscience ou de vie sont encore très floues. 

Selon Bernard d’Espagnat : « La réalité sensible n’est pas toute la réalité. Chaque objet est fait de différentes matières, chaque matière est faite de molécules, chaque molécule d’atomes, l’atome lui-même n’est pas aussi  « insécable » que son étymologie grecque le dit, il est fait de neutrons et d’électrons. Les nucléons sont faits de quarks qui, eux, concepts mathématiques, n’ont pas d’existence concrète à proprement parler. Ils ne sont ni isolables ni observables. Donc sont-ils réels ? Quel est leur degré de réalité ? A l’échelle de l’infiniment petit, la théorie quantique, comme on sait, parle d’incertitudes sur la position même des objets, et elle parle d’effets à distance d’une particule sur une autre, au point que la science semble rejoindre la magie. Et puis l’observateur lui-même, comme vous et moi, est fait de ces mêmes particules à la position et à la réalité incertaines. Or nous sommes corps et esprit. Notre esprit, celui-là même qui cherche à appréhender la réalité, n’échappe pas à ces questions sur sa propre nature, sur sa propre réalité (…) Deux parties ayant interagi lorsqu’elles étaient proches continuent à le faire, par des influences instantanées, une fois éloignées l’une de l’autre dans l’espace. »

A la recherche du réel. Lorsque Platon définit le « Divin » comme « une lumière (vibratoire) qui maintient (force), assemblé tout ce qui existe » cf. Mythe d’Er (livre 10), il s’agit bien d’une énergie vibratoire qui agit comme force ultime !

Nous allons tenir compte de ces informations dans l’interprétation du texte de Platon.

Résumé : le monde matériel, représenté par la caverne, est une illusion et un piège pour les hommes. La vérité est à l’opposé de ce que nous considérons comme le réel. Notre esprit doit sortir de cette matrice-prison pour trouver la Vérité. Mais le chemin qui mène à la connaissance est douloureux. Il requiert l’aide d’un guide. Celui qui arrive au bout acquiert : le SAVOIR, la LIBERTE, le BONHEUR, l’ÉVEIL et la COMPASSION.

Juste avant le récit allégorique (qui parle avec des figures concrètes ou des symboles)  de la caverne Socrate explique d’abord sa philosophie avec des abstraits où il est question de la place des mathématiques dans le cheminement vers la réalité. (République Livre 6)

Texte sur la LIGNE. C’est Socrate qui parle : il propose une analogie de l’allégorie de la caverne par une « ligne » segmentée symbolisant les différentes formes de savoirs et leurs rapports « Prends donc une ligne coupée en deux segments inégaux, l’un représentant le genre visible, l’autre le genre intelligible, et coupe de nouveau chaque segment suivant la même proportion ; tu auras alors, en classant les divisions obtenues d’après leur degré relatif de clarté ou d’obscurité, dans le monde visible, un premier segment, celui des images – j’appelle images d’abord les ombres, ensuite les reflets que l’on voit dans les eaux, ou à la surface des corps  opaques, polis et brillants, et dans toutes les représentations semblables.(…) Pose maintenant que le second segment correspond aux objets que ces images représentent, j’entends les animaux qui nous entourent, les plantes, et tous les ouvrages de l’art. (…) Sous le rapport de la vérité et de son contraire, la division a été faite de telle sorte que l’image est à l’objet qu’elle reproduit comme l’opinion est à la science. (…) Examine à présent comment il faut diviser le monde intelligible. (…) De telle sorte que pour atteindre l’une de ses parties l’esprit soit obligé de se servir, comme d’autant d’images, des originaux du monde du monde visible, procédant à partir d’hypothèses, non pas vers un principe, mais vers une conclusion ; tandis que pour atteindre l’autre – qui aboutit à un principe anhypothétique – elle devra, partant d’une hypothèse, et sans le secours des images utilisées dans le premier cas, conduire sa recherche à l’aide des seules idées prises en elles-mêmes. (…) Applique maintenant à ces quatre divisions les quatre opérations de l’âme : l’intelligence à la plus haute, la connaissance discursive à la seconde, à la troisième la foi, à la dernière l’imagination ».  Platon République Livre  VI  (510 a  511 e)

Monde sensible A-> C. A-B SIMULATION  =  ombres + reflets. La connaissance empirique et par l’imagination.   B-C  CRÉANCE  = l es objets fabriqués la connaissance par la FOI.

Monde intelligible D-> E C-C-D DISCURSION (passe par le discours) = Essences mathématiques, Formes = connaissance DIANOÉTIQUE D-E INTELLECTION (intuition directe) réalités essentielles  Intuition du Divin = Connaissance NOÉTIQUE.

    (C-D ) Essences mathématiques  :  Platon est en accord avec Pythagore pour lequel « Toute choses est nombre ». C’est le nombre qui constitue la structure intelligible des choses. Conception reprise par Galilée « La nature est un livre écrit en langage mathématique » La science découvre aujourd’hui que ‘tout ce qui existe dans la nature est organisé selon des principes mathématiques.  Ces formes sont accessibles à des intelligences capables de se détacher du monde matériel = sensible et de raisonner (discursives) à l’aide d’un langage logico-mathématique et de le formuler (le monde sensible) par des équations, des formules mathématiques… Les Idées-formes se trouvent dans le monde intelligibleéternel, au-delà du monde sensible, elles ont plus de réalité que les objets évanescents perçus dans la caverne. Les mathématiciens affirment aujourd’hui que l’univers des mathématiques a une existence réelle…)

Résumé de la progression du chemin vers de plus en plus de réalité jusqu’à la Vérité

1 Ombres = vide = matière. (Matière = 99,9999999 % de vide) 2. Prisonniers = âmes enchaînées dans les corps. 3. Reflets = Imagination Art. 4. Objets montrés = enseignement. Langage symbolique. 
5. Montreurs  = Sages ? 6. Feu= Soleil  (astre visible) 7. Formes Mathématiques. Structures. Programmes. Pensée logique. Rationnel. 8. Corps célestes (nuit = non visible. Ésotérisme ? ) Purs esprits ? (n’obéit pas aux lois de la logique) Monde vibratoire ? Supra-rationnel 9. Soleil = Divin (pas de mot pour l’exprimer) Silence.

Précisions de langage : on ne peut pas aborder l’interprétation de l’allégorie de la caverne sans préciser quelques notions extrêmement ambigües, à la fois dans le langage courant et dans le langage philosophique.

1. Le verbe Être, pose problème, il est présent dans toutes les langues indo-européennes, mais n’existe pas dans un grand nombre de langues (environ 1200,) Polynésie, Mélanésie, Micronésie ainsi que diverses autres langues natives de Taiwan, le malais/indonésien, le tagalog, le javanais, le malgache, le chinois ancien etc.      En jaune, le sens choisi pour interpréter ce texte.

2LEsprit (Les traducteurs de Platon emploient indifféremment « âme » ou « esprit » donc dans le texte, la notion « âme » est équivalente à « esprit »). a) sens métaphysique (vient du latin spiritus le souffle), dans notre culture occidentale en relation avec la création de l’homme par le « souffle » divin. Substance invisible, immatérielle, immortelle, parcelle de divinité.   Nature « adamantine » (= diamant) de l’esprit selon Platon.

(b) sens intellectuel : ensemble des facultés = mental = intelligence = pensée. Cultiver son esprit. Bel esprit. Esprit large. Esprit   étroit. Simple d’esprit. Brillant esprit.  c) sens littéraire : le sens profond et vrai d’un texte. Interpréter selon l’esprit et non selon la lettre.  d) sens social : humour. Faire de l’esprit. Les mots d’esprit. Être spirituel.  e) sens populaire : entité invisible qui peut errer, fantômes, esprits « mauvais esprits… f) sens technique : alcool. Cf. « esprit du vin. »

3. L’Âme : Âme (anima veut dire aussi souffle en latin, en grec psyché = âme et souffle).  a. sens métaphysique : âme a très souvent le même sens qu’esprit ! Principe spirituel immortel, parcelle de divinité = conscience. L’âme et le corps. « Il a rendu l’âme » = il est mort, son âme s’est détachée de son corps. Mais aujourd’hui l’évolution de la pensée et du langage a orienté la notion d’âme (psyché) vers celle de « psychisme » différent de l’esprit. b. sens psychologique : psychisme = la vie intérieure consciente et inconsciente d’un sujet et toute sa résonance affective, le monde des souvenirs, des émotions, des sentiments. c. sens « poétique« .  Le type de sensibilité d’un être. « L’âme du poète ». « L’âme d’un pays » = toutes ses facultés morales, sentimentales. « Une âme riche. »  c) sens technique : la qualité de résonance d’un instrument de musique. « l’âme d’un violon ».

 4. L’ontologie est une partie de la philosophie s’interroge sur la signification du mot « être » ou plus simplement qui cherche à réfléchir sur ce qui existe vraiment.                                                   

L’allégorie de la caverne propose un cheminement ontologique, c’est à dire une montée de l’esprit vers des mondes de plus en plus réels.

Le TEXTE de L’Allégorie de la caverne.             

 Extrait de La République  de Platon Livre VII (514 a – 518c).  Le texte est écrit  Platon mais c’est Socrate qui parle, son interlocuteur s’appelle Glaucon.                                   

1« – Maintenant repris-je (= Socrate), représente-toi de la façon que voici notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes (= des esprits) dans une demeure souterraine (= notre univers matériel), en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles. – Je vois cela, dit-il.

Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toutes sortes, qui dépassent le mur, et des figures d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois, et en toute espèce de matière ; naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent. – Voilà, s’écria-t-il un étrange tableau et d’étranges prisonniers ; ils nous ressemblent, répondis-je ; et d’abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient vu autre chose d’eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ? – Et comment ? Observa-t-il s’ils sont forcés de rester la tête immobile toute leur vie ? Et pour les objets qui défilent, n’en est-il pas de même ? – Sans contredit. Si donc, s’ils pouvaient s’entretenir ensemble, ne penses-tu pas qu‘ils prendraient pour des objets réels les ombres qu’ils verraient ? – Nécessairement.

– Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l’un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l’ombre qui passerait devant eux ?  – Si, par Zeus, dit-il. Assurément, repris-je, de tels hommes n’attribueront de réalité qu’aux ombres des objets  – C’est de toute nécessité. 

Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement, si on les délivre de leurs chaînes et qu‘on les guérisse de leur ignorance. Qu‘on détache l‘un de ces prisonniers, qu’on le force  à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements il souffrira, et l’éblouissement l’empêchera de distinguer ces objets dont tout à l’heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu’il répondra si quelqu’un vient lui dire qu’il n’a vu  jusqu’alors que de vains fantômes, mais qu’à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? Si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l’oblige, à force de questions, à dire ce que c’est, ne penses-tu pas qu’il sera embarrassé, et que les ombres qu’il voyait tout à l’heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu’on lui montre maintenant ? – Beaucoup plus vraies, reconnut-il. Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n’en seront-ils pas blessés ? N’en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu’il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu’on lui montre ?  – Assurément.  Et si, repris-je, on l’arrache de sa caverne par force, qu’on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu‘on ne le lâche pas avant de l’avoir traîné jusqu’à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences ? Et lorsqu’il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ? – Il ne le pourra pas, répondit-il ; du moins dés l’abord.  Il aura, je pense, besoin d’habitude pour voir les objets de la région supérieure. D’abord ce seront les ombres qu’il  distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière. – Sans doute.

– A la fin, j’imagine, ce sera le Soleil – non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit – mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu’il pourra voir et contempler tel qu’il est. – Nécessairement, dit-il.

– Après cela il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c’est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d’une certaine manière, est la cause de tout ce qu’il voyait avec ses compagnons dans la caverne. – Évidemment, c’est à cette conclusion qu’il arriverait.

– Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l’on y professe, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu’il se réjouirait du changement et plaindrait ces derniers ? – Si, certes. Et s’ils se décernaient alors entre eux honneurs et louanges, s’ils avaient des récompenses pour celui qui discernait de l’oeil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par-là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu’il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants ? Ou bien, comme le héros d’Homère (Achille), ne préférerait-il pas mille fois n’être qu’un valet de charrue, au service d’un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre comme il vivait ? – Je suis de ton avis, dit-il ; il préférera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon-là.

Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s’asseoir à son ancienne place : n’aurait-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ? – Assurément si, dit-il. Et s’il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n’ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue serait encore confuse et avant que ses yeux se soient remis, or l’accoutumance à l’obscurité demandera un temps assez long, ne prêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu’étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n’est pas la peine d’essayer d’y monter ? Et si quelqu’un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu’ils  puissent le tenir en leurs mains et le tuer, ne le tueront-ils pas ? – Sans aucun doute, reprit-il.

Maintenant, mon cher Glaucon, repris-je, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la prison, et la lumière du feu qui l’éclaire à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme l’ascension de l’âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible l’idée du bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu’elle est la cause de tout ce qu’il y a de droit et de beau en toutes choses ; qu’elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière ; que dans le monde intelligible, c’est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l’intelligence ; et qu’il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique. – Je partage ton opinion, dit-il, autant que je le puis. Eh bien ! Partage-la encore sur ce point, et ne t’étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent plus s’occuper des affaires humaines, et que leurs  âmes aspirent sans cesse à demeurer là-haut. Cela est bien naturel si notre allégorie est exacte. – C’est, en effet, bien naturel, dit-il. – Mais quoi ? Penses-tu qu’il soit étonnant qu’un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque, ayant encore la vue troublée et n’étant pas suffisamment accoutumé aux ténèbres environnantes, il est obligé d’entrer en dispute, devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice ou sur les images qui projettent ces ombres, et de combattre les interprétations qu’en donnent ceux qui n’ont jamais vu la justice elle-même ? – Il n’y a là rien d’étonnant. En effet, repris-je, un homme sensé se rappellera que les yeux peuvent être troublés de deux manières et par deux causes opposées : par le passage de la lumière à l’obscurité, et par celui de l’obscurité à la lumière ; et, ayant réfléchi qu’il en est de même pour l’âme, quand il en verra une troublée et embarrassée pour discerner certains objets, il n’en rira pas sottement, mais examinera plutôt si, venant d’une vie plus lumineuse, elle est, faute d’habitude, offusquée par les ténèbres, ou si passant de l’ignorance à la lumière, elle est éblouie de son trop vif éclat ; dans le premier cas il l’estimera heureuse en raison de ce qu’elle éprouve et de la vie qu’elle mène ; dans le second, il la plaindra, et s’il voulait rire à ses dépens, ses moqueries seraient moins ridicules que si elles s’adressaient à l’âme qui redescend du séjour de la lumière. – C’est parler avec beaucoup de sagesse. Il nous faut donc, si tout cela est vrai, en conclure ceci : l’éducation n’est point ce que certains proclament qu’elle est : car ils prétendent que dans une âme au-dedans de laquelle n’est pas le savoir, eux, ils l’y déposent, comme si en des yeux aveugles ils déposaient la vision. »         

Fin

Si l’on entend par « métaphysique » l’ensemble de tout ce qui existe au-delà du monde physique, alors, l’allégorie de la caverne, propose une incursion de l’esprit dans ce monde, à l’aide d’images et de symboles. Platon-Socrate y expose sa vision d’un univers à plusieurs strates ou « étages« . Les êtres humains se situent à des « altitudes » différentes, en fonction de leur niveau de conscience. La plupart d’entre eux restent en bas, certains ont la curiosité et la volonté de « s’élever » jusqu’au sommet pour comprendre, ce sont les PHILOSOPHES, mais ils ne peuvent pas y aller seuls.  « Le réel est ailleurs », c’était déjà la grande idée de Platon !  

Sa philosophie est :

1) dualiste : le dualisme est une théorie qui affirme l’existence de 2 mondes : le monde « sensible » et le monde « intelligible », l’un matériel, l’autre spirituel. 

2) spiritualiste : le spiritualisme affirme la prééminence de l’esprit sur la matière. 

3) tripartite : le tripartisme est une théorie qui divise l’individu, la société, l’univers en 3 niveaux hiérarchisés.   

L’enjeu de cette réflexion est POLITIQUE. En effet, dans La RÉPUBLIQUE, Platon cherche à définir le meilleur régime politique, celui qui ferait régner l’harmonie et la justice dans la société. Il pense que la solution serait de confier : Le gouvernement aux PHILOSOPHES, c’est-à-dire, à ceux qui, grâce à l’évolution de leur esprit, ont eu accès au savoir absolu et possèdent la vertu : « les âmes d’or ». La protection de la cité aux GARDIENS : « les âmes d’argent ». Son entretien (production, commerce) aux ARTISANS : « les âmes de fer ». Voir le mythe d’Er.

ANALYSE et INTERPRÉTATION du texte.

Le commentaire proposé est « analytique », il suit le texte ligne à ligne. 

ILE MONDE DE LA CAVERNE.

1 – « Je ». Celui qui parle, c’est Socrate, le maître de Platon. Socrate n’a rien écrit. Il rappelait souvent qu’il était un « initié« . Il avait reçu un savoir « ésotérique » (= secret) et une technique d’évolution spirituelle lui permettant d’accéder au savoir absolu. Le passage final dans la ‘’nuit’’ est peut-être en relation avec cette initiation cachée ? Les initiés ne devaient pas divulguer leurs connaissances, c’est pourquoi Socrate utilise un langage codé, allégorique. Les symboles sont muets, mais paradoxalement signifient plus que les mots pour ceux qui savent « entendre ».

2 – Représente-toi (…) Figure-toi (…) Imagine… * « toi« .  L’interlocuteur auquel il s’adresse, est l’un de ses disciples, Glaucon. Socrate utilise toujours le dialogue. Ici, Glaucon ne participe guère au débat. * « Représente« … »Figure » Socrate propose des images, il fait appel ici à l’imagination. Son discours est bien à prendre au sens figuré, analogique, symbolique.

3 – La « caverne » représente l’univers matériel, perçu comme une matrice, dans lequel se trouvent nos esprits. Il s’agit du monde spatio-temporel, (la terre, le cosmos, tout l’univers visible, que Platon qualifie de monde « sensible » (= perceptible par les cinq sens).

Ces « hommes« , ce sont nos esprits, substances immatérielles, invisibles, intemporelles.  La « demeure » est « souterraine« , cela signifie qu’il y a un autre monde au-dessus. L’univers est hiérarchisé. 6 L’entrée de la caverne est « ouverte », ce qui indique la possibilité d’une circulation à double sens : des « êtres » peuvent entrer, d’autres sortir. Ce n’est pas une prison. Il existe un échange entre ces univers. 7 Qui peut entrer ? D’abord ‘’la’’ « Lumière » et des guides ?  Qui peut sortir ? Le prisonnier libéré. 8 Nous y sommes entrés aussi « depuis notre enfance« . Notre existence dans ce monde a un commencement. Si nos esprits ne sont pas là depuis toujours, c’est qu’ils viennent d’ailleurs, ils sont arrivés là un beau jour, ils se sont incarnés. Socrate et Platon croient en la réincarnation (théorie de la métempsychose). Cette conception est expliquée dans le Mythe d’Er, République, Livre X. 9 Mais nos esprits sont « enchaînés », coincés, enfermés, dans les entraves du corps physique. L’image des « jambes » et du « cou » enchaînés, précise la double nature de l’immobilisation. * D’abord les jambes, symboles du mouvement, de la marche.  L’esprit, emprisonné dans le corps, a perdu sa légèreté et sa mobilité originelles. Il ne peut plus voyager dans l’espace, ni dans le temps, ni dans les différents mondes. * Ensuite, le cou. En « l’empêchant de tourner la tête » et en immobilisant le regard, les « yeux » (symboles de la connaissance chez Platon et chez les Grecs en général), les chaînes rétrécissent l’intelligence. De 360° rotation complète, elle est réduite à quelques degrés, à un faisceau très étroit. Nous ne sommes plus capables de tout comprendre. Notre champ de conscience minuscule. Nous sommes condamnés à l’ignorance. De plus nos esprits tournant le dos à la lumière ne peuvent voir que ce qui est « devant » eux, des ombres projetées sur le mur du fond de la caverne. C’est le plus bas degré de réalité.

10 La « lumière » est là pourtant, elle « vient » à nous. Il y a deux sources de lumière : celle du « feu » et celle du « Soleil ». (Rappel de la structure des cavernes de Crète que Socrate a certainement connues.) * Le « feu« , un « feu allumé », représente l’astre, notre astre du soleil visible dans notre monde et dont il fait partie. Il a été « allumé » donc créé. Il rend visibles les objets.  * Le « Soleil » est un autre type de lumière qui entre dans la caverne, un rayonnement invisible pour les yeux, expression d’une réalité et en même temps d’une vérité absolue, que seul l’esprit peut « voir ».   (La Bible parle aussi de 2 lumières dans la Genèse : la première : « Fiat lux » (Que la lumière soit !), la deuxième, celle du soleil pour éclairer la terre.)

11 Le feu est « derrière » nous, « au loin » et « sur une hauteur », le Soleil encore plus haut et beaucoup plus loin. Comment nous retourner (convertere en latin signifie se retourner tout entier, à 180°, et donne le mot « conversion« ), puisque nous sommes attachés ? Comment nous mettre en route pour un voyage si lointain ? 

12 « Entre le feu (notre astre solaire) et les prisonniers passe une route élevée« . Il existe un moyen d’accès, déjà tracé : en grec Méthodos signifie voie, chemin. Une technique ou une discipline ou encore une « méthode » permet à l’esprit de sortir de la caverne (cette matrice) de s’en éloigner et de s’élever. Mais ce travail est difficile, la route est élevée, toute ascension demande une aide et un effort de la volonté pour l’atteindre.

13  « Le long de cette route est construit un petit mur« . Il semble être un obstacle qui empêche l’intelligence d’accéder aux réalités de l’autre monde. Ce mur est placé comme celui d’un théâtre de marionnettes. Il suppose, d’une part des « montreurs« , d’autre part des objets montrés. (Dans l’Antiquité, comme aujourd’hui encore en Orient – en Indonésie par exemple, le spectacle de marionnettes n’a rien à voir avec le « guignol » que nous connaissons, les montreurs de marionnettes sont des prêtres qui mettent en scène des représentations de divinités. Le spectacle a une fonction religieuse et pédagogique. Il rend visible ce qui existe dans le monde surnaturel. C’est un enseignement sacré). 

 14  Les « montreurs de marionnettes ».  « Des hommes » sont là, cachés par ce mur, donc invisibles. Ils ne sont pas enchaînés, ils n’ont pas leur ombre dans la caverne, le monde matériel. Ce sont vraisemblablement des initiés, de « purs » esprits.  Ils peuvent être des scientifiques, des mathématiciens, ou des sages, des guides, des initiés qui ont quelque chose à nous enseigner ? 

L’un d’eux pourrait bien être ce « On« , qui est nommé 11 fois, dont l’identité n’est jamais précisée, libérateur du prisonnier, celui qui assume la fonction de guide et d’initiateur

15 « Portant des objets de toutes sortes », (en ajoutant le volume, on passe ici à un univers à 3 dimensions donc plus réel que celui des ombres et des reflets en 2D) qui dépassent le mur ». Ces êtres donnent quelque chose à voir ou à entendre. Il pourrait d’agir d’un enseignement, de paroles, de signes, d’équations ? Ou de messages divers expliquant la réalité qui existe derrière les choses perçues, c’est à dire derrière les apparences. 

Autrefois c’était à travers des récits symboliques, imagés, des allégories, des mythes, des paraboles, des contes ou encore des architectures (pyramides, temples, cathédrales), que les sages transmettaient leur enseignement secret. Ces objets sont eux-mêmes conçus à partir de modèles, (de formes, d’essences, d’idées, de modèles originaux, (tous ces termes sont équivalents chez Platon) qui se trouvent dans le monde supérieur, le monde intelligible et que seule l’intelligence d’une conscience évoluée peut comprendre. 

16 « Les uns parlent« . Entre ces esprits, la communication est directe, elle circule d’esprit à esprit. S’agit-il d’une langue originelle ? D’un langage télépathique ? D’un langage universel ? D’un langage plus évolué que celui des mots-étiquettes ?

Cependant les prisonniers de la caverne, non seulement n’en perçoivent que des « échos« , mais de plus ils en attribuent l’origine aux ombres, à de faux émetteurs donc il y a un détournement de sens, une incompréhension. 

Les prisonniers eux aussi parlent, avec des mots, ils ont un langage, le dialogue du prisonnier avec son libérateur le prouve. Ce langage est centré seulement sur les ombres et leurs mouvements. « S’ils se décernaient honneurs… pour celui qui saisissait de l’œil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux… ».  Les prisonniers n’échangent que des opinions avec ces mots, sur des ombres

17 Les « hommes » de la caverne, quant à eux, n’ont jamais « vu autre chose (…) que des ombres« . Les ombres : monde empirique « SIMULATION » L’ombre représente la matière. C’est une figure à 2 dimensions, sans relief, ni couleur, sa seule réalité lui vient de l’extérieur, son contour, lui-même synthèse de forme et de lumière, cette réalité lui vient de plus haut. L‘ombre est le plus bas degré de réalité, elle n’a aucune densité ontologique, son niveau d’existence est le plus proche du vide. Aujourd’hui les scientifiques nous affirment que la matière est constituée d’ondes et de particules infiniment éloignées les unes des autres et qu’elle est constituée de 99,9999999 % de vide

Les ombres sont donc vides. Nous savons aussi aujourd’hui que notre perception du monde matériel n’est qu’une interprétation de notre cerveau. La matière n’a pas de consistance réelle, pas de réalité, elle est condamnée à l’anéantissement. Tout ce qui est matériel dans les corps se désagrège nécessairement. Au regard du temps cosmique, qui se compte en milliards d’années, notre corps n’existe qu’une fraction de seconde avant de disparaître. Les ombres que nous percevons sont : – les objets sensibles, concrets, les corps physiques l’ensemble du monde matériel, – nos propre corps et ceux de nos voisins prisonniers, c’est à dire leur aspect matériel. Nous ne nous voyons jamais tels que nous sommes les uns, les autres, dans notre véritable identité celle de notre esprit.  Nous ignorons qui nous sommes. C’est pourquoi l’un des principaux préceptes de Socrate était  

« Connais-toi toi même« . 

« Prendre pour des objets réels les ombres que nous voyons », croire en leur réalité, c’est la plus grave des illusions, celle qui nous condamne définitivement à l’ignorance. La perception empirique, sensible (= avec les 5 sens) n’accède qu’à un monde illusoire. Le type de connaissance des prisonniers est sans valeur, ils ne réfléchissent pas, ils ne cherchent qu’à « deviner » l’apparition des événements en utilisant leur mémoire du « passage » des ombres. Ce qui donne une illusion de réalité dans les corps, c’est donc leur forme. La matière de la table est périssable, sa forme, au contraire est indestructible, immortelle : n’importe quel menuisier, à n’importe quelle époque, peut concevoir dans son esprit la forme (l’idée) d’une table et recréer une table concrète. Nous sommes totalement ignorants et surtout ignorants de cette ignorance. Mais bien plus, nous comprenons de travers les messages qui nous sont envoyés.

18  « L’écho » du fond de la caverne nous trompe doublement sur l’émetteur du langage. D’une part, nous croyons que ce sont nos corps et ceux de nos voisins qui parlent et non nos esprits, d’autre part, nous ne savons pas interpréter le sens des messages qui nous sont envoyés par des « hommes d’en haut » . Nous les décodons au ras de la matière, (au sens propre ou littéral) au lieu d’en chercher l’esprit (le sens figuré). Les mots sont décentrés, coupés de leur véritable origine. Ils voilent la réalité au lieu de la révéler. D’où la nécessité d’un véritable travail sur les mots et sur les symboles, pour les « reconnecter » à leur sens profond et originel. D’où l’importance de l’herméneutique ou du déchiffrement du sens caché (crypté) des symboles. 

IILA DIALECTIQUE ASCENDANTE : « dialectique » ici = art d’une discussion qui permet de s’élever.         

L’ascension du prisonnier vers la vérité c’est-à-dire « la réalité ultime ». « Qu‘on détache l‘un de ces prisonniers ». Un événement se produit : quelqu’un décide de libérer un prisonnier, il a le pouvoir de le faire. Qui est ce ‘’on’’ ?  Et QUI est choisi ?  Sur quels critères ce seul prisonnier est-il préféré ? Est-ce un élu ?

QUI est celui qui choisit ? Le texte en parle une dizaine de fois, d’une manière totalement impersonnelle et mystérieuse, sous la forme du « ON » ou encore du « QUELQU’UN« . Il est clair que cet être n’est pas ou n’est plus, prisonnier. Est-ce un esprit non incarné ? Ou un esprit désincarné ? Le texte reste muet à ce sujet. 

 A moins qu’il ne s’agisse d’un « initié ». En faisant référence à la théorie de Socrate lui-même, (cf. Le Mythe d’Er) on peut penser qu’il existe des SAGES, hommes et femmes, capables de « voyager par la voie unie du ciel« , c’est-à-dire dont l’esprit n’est pas vraiment enchaîné au corps, parce qu’ils ont déjà été capables de faire cette expérience de libération et qui, à leur tour, sont capables de devenir des guides. Socrate affirmait entendre son Daïmon (guide spirituel) lui parler, il révélait aussi avoir été lui-même initié par une femme Diotime (dans le Banquet) et il assumait lui-même ce rôle de guide avec ses disciples. Ainsi se ferait la transmission du savoir, d’esprit à esprit

L’esprit n’est pas sexué et, toujours dans le mythe d’Er, des esprits (ou âmes) sont représentés se réincarnant, selon leur choix, dans un corps masculin ou féminin. Platon défendait l‘égalité entre les hommes et les femmes, tout en respectant leurs différences. Dans sa cité idéale les femmes sont donc aussi initiées et initiatrices et font partie de l’assemblée des « roi-philosophes ». 

Ainsi se ferait la transmission du savoir, d’esprit à esprit. Cette expérience est « extraordinaire » puisqu’il s’agit d’un individu unique et d’un événement unique qui l’arrache à son monde quotidien ordinaire. Cette expérience est un choc qui permet à la conscience ou à l’esprit, de surgir hors de ses liens. Sans doute Socrate, lui-même « guéri de son ignorance », nous relate-t-il son propre itinéraire, dans cette allégorie. Ce cheminement se fait en plusieurs étapes :

1 – « On les délivre et on les guérit« . Pour l’instant, « On » ne les délivre pas tous ! Le guide n’en choisit qu’un (ou une) seul !  La montée vers la vérité est traduite en termes de LIBERTÉ ou du moins de LIBÉRATION et de SANTÉ. Pour Socrate, en effet, le corps, matière dans laquelle est incarné l’esprit, est « la prison » et « la maladie de l’âme« . (Ce thème de la dévalorisation du corps est récurrent en Occident et n’est pas sans conséquences graves ! On le verra avec Freud). En bref, la connaissance est un REMÈDE, mais l’on ne peut pas y accéder tout seul.

2 – « On détache l’UN de ces prisonniers ». (1er niveau) Le début du processus (du cheminement) est rude.  Pourrait-il s’agir d’un dédoublement ou plus exactement d’une DÉCORPORATION c’est-à-dire d’une expérience au cours de laquelle l’esprit se détache et se sépare du corps ? Cet événement est subi en dehors de la volonté du sujet. L’intervention est extérieure au prisonnier et surtout elle est violente. On ne s’initie pas tout seul, cela « tombe du ciel » ! Ce choix ne semble pas arbitraire, cependant le prisonnier ne semble pas être particulièrement réceptif à la méthode employée par le guide ! Mais il ira jusqu’au sommet ! 

Un seul élu, est-ce une conception élitiste ou bien l’évolution est-elle une « affaire » individuelle et serions-nous alors choisis les uns après les autres, à tour de rôle ? Y aurait-il dans la caverne des consciences plus évoluées les unes que les autres ?  Le texte ne dit rien là-dessus.

Pourtant celui qui vient d’être choisi n’a pas l’air très heureux, ni coopératif. Nous allons le suivre dans ses résistances ! 

3 – « On le force à se dresser immédiatement« . La libération est vécue comme une contrainte. Elle n’est ni spontanée, ni facile. Elle s’apparente à une sorte de traumatisme. Brutale, soudaine, intempestive, elle rompt brusquement avec le quotidien. L’âme, d’un seul coup, sans raison apparente, est retournée, déconnectée, verticalisée. On peut se demander avec quelle méthode, quelle technique le « On » libère ce prisonnier ?

4 – « à tourner le cou« . La conscience est dirigée dans une direction opposée, (180°) à celle de la matière, vers celle du monde de l’esprit. C’est une aventure intérieure. Une conversion

5 – « à marcher« , c’est-à-dire à retrouver la mobilité de son esprit, à changer d’espace.

6 – « à lever les yeux vers la lumière », il s’agit d’une élévation du niveau de conscience

Dans certaines initiations on utilisait des breuvages, des vibrations sonores, des postures, des techniques de maîtrise du souffle etc. Aujourd’hui on dirait peut-être méditation et « élévation des fréquence vibratoire » ?

7 – « Il souffrira« . La mutation est douloureuse.

8 – « L’éblouissement l’empêchera de distinguer… »  C’est un paradoxe, la lumière, essentielle à la vision, produit le contraire : un aveuglement, une cécité provisoire. Cette lumière n’est perceptible, ni par les yeux, ni par l’intelligence. C’est une période transitoire de crise, de perte des repères et des certitudes. Le prisonnier libéré ne voit plus le monde d’où il vient, ni encore celui où il va. Il est désorienté. Les yeux éblouis représentent une intelligence perturbée, qui a perdu le sens, donc apparemment insensée, « folle ».  L’illuminé paraît « fou » aux autres. (Dans l’Antiquité grecque, la folie était le signe du contact avec le surnaturel. Cf. M. Foucault : Histoire de la folie). 

9 – « quelqu’un lui vient dire… » Dans cette phase de grand trouble, heureusement que l’ex-prisonnier n’est pas seul. Il est accompagné par un autre, esprit qui lui parle, il reçoit un enseignement, au cours duquel les mots sont recentrés. Son guide veille sur lui.

10 – « Plus…   plus… plus… » Les différentes étapes de la progression vers une réalité de plus en plus dense sont indiquées.  Il s’agit d’une progression à la fois ontologique et axiologique (valeur).

11 – « à force de questions« . L’on reconnaît ici la méthode de Socrate : la maïeutique, qui consistait à « torpiller » son disciple et à le déstabiliser par rapport à ses certitudes, par toute une série d’interrogations.

12- « ses yeux (…) blessés ». Son mental est abîmé, il a subi des dégâts. Il y a danger. La précipitation peut être mortelle. La vérité ne peut pas être regardée en face, sans préparation. La suite du texte nous montre toute l’ascèse (le renoncement) et la discipline nécessaire.

13 – « n’en fuira-t-il pas la vue ? » Ce qui s’exprime là, c’est la tentation de l’esprit de régresser, de redescendre, de revenir à son état antérieur, dans sa zone de confort, ses anciens repères où il se sentait en sécurité. Période de doute de tout « voyageur » spirituel. 

14 – « on l’arrache« , on lui fait « gravir »… on le « traîne ». Il « souffre vivement »… il se « plaint« … de ces « violences« . Tous ces termes soulignent la douleur, les contraintes et la difficulté de cette ascèse, que le sujet peut percevoir comme une « violence » qui lui est faite

On peut établir un parallélisme entre cet événement de l’esprit et la naissance d’un nouveau-né (l’éblouissement par la lumière du jour, la perception de voix humaines). Mais ne s’agit-il pas d’une deuxième naissance ? Celle de l’esprit dans un autre monde, un accès de la conscience au monde du divin.

15 – « il aura besoin d’habitude« . L’initiation exige un apprentissage lent et patient, à l’aide d’exercices progressifs. La montée est graduelle. Elle passe par des étapes codifiées, les différents degrés d’initiation. (Cf. dans les traditions, le symbolisme des clefsd’argentd’or – et de diamant ou des différentes « chambres » dans le conte de la Belle au bois dormant.)

16 – Les reflets : monde empirique. Imagination.

« de l’ombre. (1er Niveau) aux reflets dans les eaux » (2e niveau). On est toujours dans un monde à 2 dimensions, mais les figures ont gagné ici plus de lumière, de détails et de couleurs (symbole l’énergie). Dans le monde sensible, nous avons l’impression de nous éloigner du réel à mesure que nous entrons dans l’imaginaire ou dans l’abstraction. Au contraire, c’est à mesure que nous nous éloignons du monde concret, que nous nous rapprochons de la réalité et de la vérité.  

Pour Socrate une figure imaginée est plus réelle qu’une figure perçue avec les sens. Avec les reflets, nous sommes au stade de l’imagination. Quand il imagine, le sujet projette une partie de sa subjectivité, donc de son esprit plus réel que son corps. Nos rêves nous envoient des messages sur nous-mêmes plus vrais que nos propres opinions.

On pourrait aussi interpréter ce niveau comme celui de l’art. L’artiste donnerait à travers son œuvre un regard plus juste du réel. C’est la conception de Bergson au XXe siècle : selon lui, l’artiste « c’est un homme qui voit mieux que les autres car il regarde la réalité nue et sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels (…) mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, (…)  et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste… »

Socrate dirait que le prisonnier libéré voit mieux que les prisonniers, mais que ce n’est pas encore la Réalité

La connaissance empirique (par les sens) et la connaissance imaginative sont toutes les deux classées au niveau de la « SIMULATION » simulacre, illusion. (Cf. la « LIGNE »). 

17 – Les objets montrés : la Foi. « ensuite, les objets eux-mêmes » (3e niveau).  En passant des reflets aux objets eux-mêmes, nous avons encore gagné le volume et la masse, la 3e dimension, donc nous arrivons à un niveau de connaissance encore supérieur. Ces objets sont bien mystérieux. Ils sont « fabriqués » nous dit-on. Ils ne peuvent être élaborés que par des initiés et dans le but d’être « montrés » donc pour servir à l’enseignement sous forme de MESSAGES. Ils sont de natures différentes « en pierre, en bois, en toute espèce de matière »… L’on peut alors proposer l’hypothèse suivante : ce seraient des constructions ou articulations, d’images, de symboles, de sons, de formes, de nombres, en systèmes cohérents, visant à donner une idée ou des informations sur le monde intelligible de l’au-delà, en prenant comme modèles les vrais archétypes, (ou essences ou idées) du monde invisible.  Socrate fait-il allusion aux grands mythes, aux architectures, qui sont censés donner une « idée » de vérités plus fondamentales. 

Il suffirait de CROIRE ce qui est révélé. C’est la connaissance par la FOI, que Socrate appelle « CRÉANCE« .

18 – Les Idées : monde intelligible. Connaissance par la raison = diaonétique. (Le 4e niveau). Les « IDÉES » = les FORMES logico-Mathématiques.

Socrate n’en fait pas mention dans le texte de la Caverne, alors qu’il en parle dans le texte sur « la LIGNE » qui précède et annonce l’Allégorie de la caverne.

Le 4e niveau est donc l’accès aux « idées », (eidos, en grec = « modèle » original, formes pures et éternelles) à partir desquelles sont fabriqués ces objets de « foi ». Ce sont les essences, les formes totalement abstraites, telles qu’on les trouve dans les MATHEMATIQUES et auxquelles on peut accéder grâce au raisonnement logique. « La nature est un livre écrit en langage mathématique » écrit Galilée. C’est en effet avec le langage logico-mathématique que la science explore et explique, en partie, le fonctionnement de l’univers, l’accès aux différents « programmes » de fabrications des objets. Quelques exemples :

* La suite de Fibonacci (suite de nombres entiers dans laquelle chaque terme est la somme des deux termes qui le précèdent) peut décrire quantité d’objets de la nature ; la croissance des plantes, la ramification des arbres, le déroulement des feuilles de fougères etc. etc. * Le nombre d’or. * L’ADN. * Grâce aux équations différentielles nous pouvons calculer précisément les trajectoires des astres. * Par le raisonnement mathématique on peut aboutir à de pures équations apparemment vides mais qui viennent exprimer (coller à) des découvertes futures, en particulier en astrophysique. * La physique quantique décèlerait, dans l’univers de l’infiniment petit, des fréquences vibratoires infinitésimales, exprimables par des équations mathématiques, qui auraient des fonctions d’information, de programmation de la matière. * les Algorithmes  Platon appelle « DISCURSION » ce type de réflexion parce qu’elle exige une réflexion articulée sur un raisonnement. Cette connaissance non directe, qui passe par un intermédiaire est « DIANOETIQUE« .

La tradition affirme que Platon a fait graver à l’entrée de l’Académie, son école de philosophie : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » c’est à dire mathématicien. 

Mais la science n’accède qu’au « comment« , au fonctionnement de l’univers, pas au « pourquoi » c’est à dire au sens, à la raison d’être, à la finalité de l’existence. Or c’est l’objectif de cette quête…

IIILa contemplation de la réalité ultimeINTELLECTION – NOÉTIQUE (ou « DIALECTIQUE CONTEMPLATIVE » mais l’expression ne tient pas, puisque à de moment il n’y a plus de dialogue !)

19 – « après cela « contempler… plus facilement pendant la nuit, (5e niveau), les astres… la lune… les corps célestes. » (6e niveau)  Étonnante progression vers la lumière interrompue par le passage dans l’obscurité ? Que signifie cette discontinuité dans ce cheminement ? Des objets fabriqués aux corps célestes, on accède encore à plus de réalité. D’un seul coup, l’intelligence est comme décantée par l’obscurité, anéantie. Est-ce un autre mode de connaissance qui apparaît :  l’intuition directe, immédiate, des vérités. Elle n’a plus besoin du langage. Socrate la nomme « INTELLECTION« . Il qualifie cette connaissance de NOÉTIQUE. Elle est pure contemplation, intuition directe, sans mots, sans pensée, silencieuse. Ce type de connaissance permet d’entrer en connexion d’abord avec celle des « corps célestes’’

a) pendant la nuit…… » (5e niveau). Cette étape est très énigmatique. Juste avant d’arriver à la contemplation du Divin, (le Soleil), il y a ce passage à travers l’obscurité sur lequel Socrate est très mutique.

 * Cette indication d’un passage dans la nuit montrerait une rupture dans le processus de la connaissance, la nécessité de dépasser le type de savoir que l’on vient d’acquérir, faire le vide, opérer un lâcher-prise par rapport à toutes les structures logiques que l’on avait mises en œuvre jusque-là et changer de régime intellectuel, en résumé lâcher le mental pour accéder à un autre type de compréhension supra-rationnelle, immédiate, intuitive. 

* Il pourrait s’agir aussi des « ténèbres » (cf. « l’œuvre au noir » des alchimistes, le « tunnel » des mystiques, qui président à une métamorphose de la connaissance juste avant l’accès à l’extase divine ?

* Cette obscurité pourrait aussi faire allusion à enseignement secret, caché, ésotérique, initiatique à celui des « mystères » en Grèce ou des initiations spirituelles. 

On observe là une discontinuité dans le mode de connaissance et la nature des objets contemplés : de la compréhension à la contemplation, des formes à la lumière. Alors que le 4e niveau est accessible à des intelligences abstraites – des génies mathématiques par exemple   – le 5e niveau semble requérir des qualités ou des dons de nature très différente. C’est peut-être la raison pour laquelle le guide – omniscient ? – ne choisit qu’1 seul « disciple » ?  « il pourra, affrontant la clarté des astres (les étoiles) et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même »

b) 6e niveau. Les Astres.

(On peut y voir une allusion à l’astrologie. Platon pratiquait deux types d’enseignement l’un exotérique, l’autre ésotérique et il plaçait l’astrologie, « l’astrologie sacrée » à un haut niveau de l’initiation. * Dans le mythe d’ER (République Livre X) Platon-Socrate parle de « modèles de vies » proposés aux choix des esprits pour leur réincarnation future et ces modèles contiennent des informations qui ressemblent à celles des thèmes astrologiques. * Dans Le Timée, Platon compare les mouvements de la pensée humaine à ceux des « mouvements célestes » ces « révolutions imperturbables du ciel ». * Dans les Lois Platon reconnaît un caractère divin aux astres (Cf. La religion astrale de Platon Pierre Boyancé). * Enfin, toujours dans la République Platon explique que les rois-philosophes doivent connaître les « bonnes périodes » pour les Hyménées (moments où les gardiens de la cité ont le droit de s’accoupler), afin d’obtenir des naissances d’êtres harmonieux, ce choix exigeant une bonne connaissance de l’Astrologie.)

c) Les « corps célestes« , (l’expression ‘’corps’’ ne semble pas appropriée puisque ce sont des êtres qui n’ont rien de corporel), ils peuvent qualifier des êtres lumineux, des sortes de petits « Soleils » situés tout près du Divin (le grand Soleil). Ils se caractérisent par leur luminosité, leur rayonnement, ils diffuseraient de l’énergie et des valeurs. * Si l’on se réfère aux différents courants « gnostiques« , enseignements ésotériques (postérieurs à l’époque de Platon) – se définissant comme « connaissances initiatiques » – apparus vers les IIe et IIIe siècles, on peut trouver la croyance en un monde céleste formé par l’ensemble des « Éons«  êtres de lumière représentant diverses émanations de Dieu ?  https://fr.wikipedia.org/wiki/Éon_(ontologie)  * Socrate fait-il allusion aux êtres que les différentes religions appellent « Elohim », « anges », « archanges », des êtres dont l’énergie et la fréquence vibratoire seraient extrêmement puissante ? * Sont-ils ces « dieux » fabricateurs de l’univers en relation avec ce « démiurge » dont parle Platon dans le Timée ? * Sont-ils des âmes des morts ayant accédé à la libération ? Tous ces êtres sont-ils eux-mêmes répartis selon une hiérarchie ? Socrate reste totalement silencieux sur la nature de ces êtres

d) Le ciel. Un espace particulier ? À combien de dimensions ? L’univers des Êtres de lumière ? Mais cet enseignement est secret. Le mystère reste entier ! À ce niveau-là, un autre type de connaissances est requis : non plus comprendre, mais contempler = celui de l’intuition immédiate.

20.  1. « à la fin ce sera le SOLEIL… » (7eniveau). Degré ultime, aboutissement de la dialectique ascendante, c’est le stade de L’ILLUMINATION finale. La VÉRITÉ s’imprime dans l’esprit de celui qui la contemple et le transforme en un être de lumière. Le SOLEIL, représente l’Absolu. Socrate ne dit pas Dieu, mais  » le Divin« , (sans doute pour se démarquer des dieux de la mythologie grecque et du Dieu personnalisé des religions, qui établit des relations avec les êtres humains).  

Le DIVIN, est un principe universel qui fonde l’existence de tout ce qui existe dans les univers visible et invisible et « qui gouverne tout », lui-même source des valeurs essentielles : le VRAI, le BEAU et le BIEN et de toute intelligibilité

Il n’est lui-même produit ou causé par rien. Socrate l’appelle : L’ANHYPOTHETIQUE. (an = pas), (hypo = en dessous), (thétique = placé)  un être qui n’a rien de placé en dessous, c’est-à-dire en arrière de lui, donc qui est sa propre cause

Dans le Mythe d’Er, Socrate décrit la manifestation du Divin comme « s’étendant depuis le haut à travers tout le ciel et toute la terre, une lumière droite comme une colonne, fort semblable à l’arc-en-ciel, mais plus brillante et plus pure (…) cette lumière est le lien du ciel comme ces armatures qui ceignent les flancs des trières, elle maintient l’assemblage de tout ce, qu’il entraîne dans sa révolution. »

Aujourd’hui on pourrait interpréter cette définition du divin : une lumière (essence vibratoire) qui maintient (force), assemblé tout ce qui existe (lien, connexion, union). Une force qui unit tous les êtres. Le « Divin » de Platon pourrait bien ressembler à une puissante vibration d’amour ? Serait-ce cette super-force, tant recherchée par les scientifiques, qui unifierait les 4 forces fondamentales de l’univers : la force forte, la force faible, la force électromagnétique et la force gravitationnelle ?

A ce niveau, l’esprit accède à une connaissance directe, absolue, « synoptique » = il voit en même temps la totalité des univers. Il existe dans un présent, hors du temps et il voit d’en haut, les êtres avant qu’ils ne passent dans le « champ » de la caverne, pendant et après, c’est-à-dire le futur, le présent et le passé. Il les « embrasse » dans le même « regard ». Il est dans l’éternité. Du coup il comprend TOUT, c’est-à-dire le pourquoi de tout ce qu’il voyait à l’envers dans la caverne, il comprend que son esprit est d’une essence radicalement différente de son corps, lui-même immortel, il détient le SAVOIR ABSOLU. Aucun mot, aucun langage ne peut exprimer l’essence de ce divin, l’illumination est absolument silencieuse. 

(Plus tard les théologiens parleront de ‘’théologie apophatique’’ signifiant que de Dieu on ne peut absolument RIEN DIRE.). Le Divin (Le Soleil de Platon) Connaissance noétique. Contemplation. On ne le comprend pas par le mental, on le contemple avec l’âme.Connaissance immédiate, pas de mot, ineffable, inexprimable… Silence plein. Illumination. Extase. Bonheur. Liberté.

 Complètement détaché de son corps, sans aucune entrave, il se sent donc absolument LIBRE.

2.  « il en viendra à conclure ».  Ici, « On » ne lui enseigne plus rien. « On » l’a seulement conduit là où il peut CONSTATER par lui-même, la réalité de ce qu’il voit, c’est-à-dire faire sa propre « expérience ontologique » ou encore son « expérience métaphysique« . Il devient lui-même un initié.

3. « il se réjouira… » Au terme de cette ascèse, il connaît, non plus les plaisirs de la satisfaction organique, mais la véritable JOIE spirituelle, celle que les mystiques nomment « EXTASE« , une pure volupté de l’esprit que rien ne peut égaler.

Finalement, au moment de la dialectique contemplative, l’esprit accède : a – au SAVOIR ABSOLU. b – à la LIBERTE c – au BONHEUR

Pourquoi ne pas rester là ? Pourquoi ce prisonnier libéré, initié revient-il dans la caverne ?

4. « et plaindra » ses anciens compagnons. Grandeur, supériorité, générosité, élégance, d’un esprit, qui au lieu de s’abandonner à sa propre jubilation égoïste, est immédiatement renvoyé à un pur sentiment altruiste de compassion, qui se traduit par un désir gratuit d’aide à ses semblables restés dans l’ignorance. Il découvre sa vocation d’instructeur ou d’initiateur

L’esprit accède à la COMPASSION.

5.  « S’ils se décernaient honneurs… pour celui qui saisissait de l’œil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux… » Au regard de l’initié, c’est-à-dire du PHILOSOPHE (celui qui aime la sagesse), la « connaissance » que les hommes prétendent détenir dans le monde sensible, est ridicule et dérisoire. Fondée sur les apparences et la mémoire elle ressemble à un jeu infantile de devinettes. Socrate vise ici sans doute les empiristes et les SOPHISTES qui ne sont que des PHILODOXES, (des amoureux de l’opinion). Mais l’ignorance est telle, dans le monde d’en bas, que ces manipulateurs de l’illusion passent pour des savants et sont honorés et puissants. Et ce qu’ils nomment « éducation » n’a rien à voir avec le véritable savoir.  Hiérarchie vaine et elle-même illusoire.

6. « Penses-tu que notre homme fût jaloux (…) et qu’il portât envie… ? ». Deux sentiments complètement étrangers à l’initié ! Il est d’une autre essence, son expérience l’a métamorphosé et lui a donné sa propre consistance et son autonomie. Il n’est pas question pour lui d’entrer en compétition avec les autres prisonniers. 

7.  « Il préférera mille fois n’être qu’un valet de charrue, au service d’un pauvre laboureur… ». 

La hiérarchie est inversée ! Les hommes les plus honorés, les plus puissants, les plus savants dans le monde de la caverne, c’est-à-dire dans notre société, ne sont aux yeux de l’illuminé que des ignorants, inconscients de leur ignorance. L’IGNORANCE QUI S’IGNORE est au plus bas degré de l’échelle du savoir. Donc, tous ces gens ne sont pas dignes d’envie. C’est pourquoi l’illuminé se moque d’être le dernier dans la hiérarchie sociale. Tranquille, caché aux regards de la foule, il peut pratiquer ses exercices spirituels et accéder à un niveau de conscience qui le comble infiniment plus que tous les honneurs et que toutes les richesses matérielles. Socrate était lui-même un « va-nu-pieds« . (cf. dans le bouddhisme, l’affirmation que les êtres de lumière, (les « boddhisattvas »), préfèrent se réincarner dans les êtres dont les statuts sociaux sont les plus humbles.) (Cf. dans le christianisme, la parole du Christ : « Les premiers seront les derniers »). Hiérarchie sociale et hiérarchie spirituelle sont à l’opposé l’une de l’autre. L’être de lumière ou l’illuminé, est débarrassé, guéri, purifié de toute volonté de puissance.

C’est pourquoi il faudrait que « les philosophes soient rois ou que les rois soient philosophes », pour que se réalisent à la fois la justice, l’harmonie et la paix dans les cités. Mais on aboutit là à un PARADOXE tragique !  En effet celui qui a accédé au savoir absolu, le philosophe, est le seul qui soit DIGNE et CAPABLE de GOUVERNER, or il ne le désire pas :

« Ne t’étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent plus s’occuper des affaires humaines » (L.85) * Ceux qui ont le goût de la vérité n’ont pas celui du pouvoir ! (Les philosophes) * Ceux qui ont le goût du pouvoir n’ont pas celui de la vérité ! (Les gouvernants)

IV – Le retour dans la caverne (on l’appelle « DIALECTIQUE DESCENDANTE«  mais c’est un abus de langage puisque la dialectique va normalement dans le sens d’une montée ! )

1 – « Imagine que cet homme redescende dans la caverne et aille s’asseoir à son ancienne place. »  C’est le mouvement par lequel l’esprit revient dans son corps, le réintègre. L’on peut supposer que pendant le temps de la méditation (de la montée de l’esprit dans les régions supérieures), le corps se trouvait dans une sorte d’immobilité léthargique et comme inconscient ? Or maintenant, le corps retrouve « ses esprits ». Il reprend conscience ou plutôt la conscience le reprend.

2 – Il aura « les yeux aveuglés par les ténèbres, en venant (…) du plein soleil ». Nouvelle sorte de cécité !  La première cécité était due au passage des ténèbres à la lumière.  La deuxième cécité est due au passage de la lumière aux ténèbres. Cela signifie que son intelligence paraît voilée, donc aux yeux des autres il est « fou« . Il était habitué à un tel horizon, à une telle intensité de lumière (de connaissance), que le domaine étroit et obscur dans lequel il vient de retomber le met dans une situation de désadaptation et d’échec. 

C’est ce thème qu’illustre Baudelaire dans l’ALBATROS :   « Ces rois de l’azur, maladroits et honteux / Laissent piteusement, leurs grandes ailes blanches / Comme des avirons, traîner à côté d’eux.  (…..)  Ses ailes de géants l’empêchent de marcher. »

3 – Il apprête « à rire à ses dépens ». Ne pas confondre « Rire de » et Rire avec« . 

Platon se méfie du rire.  « Rire de » c’est ridiculiser. C’est une attitude de mise à l’écart, de refus, d’exil, de ce (ou celui) que l’on ne comprend pas ou de ce ou (celui) que l’on n’accepte pas. C’est le premier degré de la violence, il signifie rejet, mépris, intolérance. 

Tandis que Rire avec est une communion.

4 – Ils disent « qu’il en est revenu la vue ruinée, (…) et que ce n’est (…) pas la peine (…) d’y monter ». Et ce sont des calomnies. En effet, l’illuminé a l’apparence de quelqu’un qui n’est plus apte à la vie sociale, si l’on s’en tient à la seule apparence, alors il est compréhensible que la philosophie fasse peur. Le philosophe n’est pas comme tout le monde, il est solitaire et il « plane » un peu. Il paraît inutile et à la limite dangereux au regard de ceux qui ne connaissent pas la vérité.

5 –  » si quelqu’un tente de LES délier ». Il est clair que ce quelqu’un c’est lui, le sage revenu dans la caverne. Mais il y a une énorme différence par rapport à la libération du début. En effet, alors qu’il avait été lui-même libéré seul ; le premier choix avait été élitiste et l’enseignement « ésotérique« , dispensé à un seul sujet. Mais lui, l’initié tout frais, décide de passer à un mode beaucoup plus démocratique de fonctionnement, il choisit de libérer tout le monde, son enseignement s’adresse également à tous, il est « exotérique« . Mais il n’a même pas le temps de commencer son œuvre, qu’il est condamné sur sa seule intention de les libérer.

6 –  » ne le tueront-ils pas ? ». Certes ils le tueront et ils l’ont tué. L’escalade de la violence conduit au meurtre, à l’élimination physique. C’est Platon qui écrit ce texte après la mort de son maître. Or justement, son maître Socrate, le sage, l’initié, a été condamné à mort par le tribunal d’Athènes et tué par empoisonnement. (Les Chrétiens ont lu aussi dans ce texte l’histoire du Christ crucifié.)

Ce n’est pas la vérité, mais l’ignorance qui est dangereuse. Les préjugés (juger, penser, avant d’avoir réfléchi) conduisent à la méchanceté et à la violence.

 Il convient maintenant de revenir sur ce que nous avions appelé « violence » au moment de la dialectique ascendante, pour la comparer à celle que subit l’illuminé à son retour. Ces violences n’ont rien de comparable.

 – La première « violence » est une contrainte douloureuse qui conduit l’être à son épanouissement maximum. Le guide est généreux, altruiste et désintéressé. D’ailleurs, il s’efface au moment de la dialectique contemplative. Il a conduit un être à « renaître », à une exaltation de son existence.

– La deuxième violence détruit le sujet. Les autres prisonniers sont dogmatiques et fanatiques, la différence leur fait peur. Ils « éliminent » celui qui n’est pas et qui ne pense pas comme eux. Ils l’anéantissent. Pourtant, ce n’est pas en tuant le philosophe que l’on tue la philosophie. Au contraire,

en condamnant à mort Socrate, les Grecs l’ont immortalisé. Ils en ont fait un héros.

La mission du philosophe pour Socrate est de guérir l’ignorance et par-là même d’éradiquer la violence.

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il existe quantité d’interprétations de l’allégorie de la caverne : bouddhiste, chrétienne, franc-maçonne, marxiste, psychanalytique, psychiatrique, féministe etc. Voir le fichier « Grilles d’interprétations« .