Le TEMPS
revu 03.06.2026
PLAN de cours.
Alors que dans l’espace, nous pouvons aller et revenir – l’espace est réversible – le temps, lui, est toujours « à l’endroit » (Jankélévitch) ou irréversible. Tout retour est à jamais impossible. Mais bien plus, il est irrévocable. Tout ce qui a été accompli est définitif. Ce qui a été fait ne peut en aucun cas être défait. La parole qui se déploie dans le temps ne peut plus ne pas avoir été dite. L’écriture, au contraire qui se déploie dans l’espace peut être effacée, gommée, la page déchirée, (tant qu’elle n’a pas été envoyée).
Dans le temps, nous sommes « embarqués » (Pascal). Dés qu’un enfant naît, il se rapproche inexorablement de sa mort. Le seul événement qui soit absolument certain dans le futur, c’est notre mort.
Les 3 formes du temps sont le présent, le passé et le futur. Il n’y a aucune commune mesure entre « être-exister« , « avoir été« , (véritable « ombre de l’être ». Jankélévitch) et devenir avancer vers l’inconnu. Le temps est à la fois ce qui nous permet d’émerger, de naître, de surgir dans l’existence et ce qui nous anéantit.
Le temps est une perpétuelle mouvance, il cause une dégradation de l’être. Il entraîne tout être temporel vers la corruption, la dégradation, l’anéantissement. En détruisant tout ce qui existe, il est lié à l’angoisse du tragique de toute existence qui n’échappe pas à la mort.
Nous n’existons, nous ne pouvons agir que dans le l’infinie petitesse de l’instant présent !
À la fin du cours, sujets de Bac sur le temps.
PROBLÉMATIQUE
Si l’oubli est l’effacement des traces du passé, alors, le temps qui avale indéfiniment tout ce qui existe, à l’image de Chronos, anéantit nécessairement toutes les traces du passé. Le monde ne vogue-t-il pas à « entropie croissante » comme l’affirme Reeves ?
Cet évanouissement perpétuel des choses et de leurs traces n’est-il pas cause de malaise de souffrance, voire n’est-il pas une tragédie pour l’homme ? Cette amnésie quasi naturelle n’est-elle pas un obstacle au progrès, un enfermement dans l’ignorance, donc une véritable aliénation. Ne condamne-t-elle pas l’être humain à la répétition et à l’errance ?
La mémoire au contraire n’est-elle pas selon Platon le propre des « âmes d’or » ? La réminiscence, en nous donnant accès aux vérités que nous portons en nous sans le savoir, nous conduirait au savoir, à la liberté et au bonheur. Mais tous les artifices inventés par les hommes pour pallier l’oubli, (l’écriture, et toutes les techniques les plus sophistiquées d’enregistrement) ne sont-ils pas des pièges, dans la mesure où libérant la mémoire de tout effort, ils l’atrophiraient (cf. Mythe de Theuth) ?
Faut-il cependant absolument se souvenir ? Y a-t-il un « devoir de mémoire » ? La mémoire n’est-elle pas le plus souvent une prison ? Le regret, le remords, le « casier judiciaire » ne sont-ils pas des boulets très lourds à traîner, parasitant la vie ? N’est-il pas préférable de considérer l’oubli, comme une fonction naturelle et saine du temps qui filtrerait, éliminerait tout ce qui n’est pas essentiel, de l’accepter et de coïncider avec la légèreté de l’être et « l’innocence du devenir » au sens nietzschéen du terme ? L’oubli cependant ne serait-il pas refus ou perte de son identité ? Mais vouloir oublier est illusoire, les souvenirs que l’on essaie d’oublier se fixent encore plus. Nous sommes sans pouvoir sur l’oubli. S’il existe, comme l’affirme Freud, un « lieu psychique », invisible et obscur où sont conservées toutes les traces de notre passé, alors, non seulement l’oubli serait absolument impossible, mais il serait lui-même le symptôme visible d’une mémoire invisible, l’inconscient. Paradoxalement, pour se libérer de l’oubli symptôme ne faut-il pas s’en souvenir afin, sinon de l’oublier, du moins de le dépasser.
Où se stockent toutes les traces du passé ? Dans l’esprit comme le pense Platon, dans le psychisme, dans le cerveau, dans le corps, dans la matière, dans les disques durs des ordinateurs ?
Sous quelle forme ? Quel est le rapport entre l’être ou l’événement et la trace qu’il a laissée ? Les traces sont-elles des sortes de codes qu’il faut déchiffrer ?
Tous les événements laissent-ils des traces ? La plupart des traces ne se sont-elles pas complètement effacées par l’usure du temps ? L’homme doit-il à tout prix tenter de fixer le passé (écriture, peinture, toutes les techniques de conservation, d’enregistrement…? Faut-il chercher à connaître le passé ? Comment le retrouver ? (Maïeutique, Anthropologie, Histoire, Psychanalyse…)
Que devons-nous au passé ? Sommes-nous tissés par lui ? Est-il constitutif de notre essence ? Explique-t-il ce que nous sommes réellement ?
1. Le TEMPS.
Dans la mythologie, Chronos / Saturne représente le temps.
Il avale ce qu’il a engendré, ses enfants, et pas seulement les vivants mais tout ce qui existe. Quand Gaïa lui offre une pierre à la place d’un enfant, il l’avale aussi. Symboliquement la pierre représente le règne minéral, le cosmos tout entier avalé par le temps, c’est à dire la finitude de tout ce qui existe.
Définitions ?
« Le temps est le milieu homogène et indéfini dans lequel se déroulent les événements. Il est à la fois succession et continuité ».
« Le temps est « une période qui va d’un événement antérieur à un événement postérieur ». Platon.
Le temps est un « changement continuel dans lequel le présent devient passé. » Bergson.
Le défaut de toutes ces définitions c’est de définir le temps à l’aide de notions qui présupposent le temps : avant et après. En réalité, le temps est une notion première, c’est-à-dire une « intuition » qui aide à se représenter une idée.
« Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus. » St Augustin.
Le temps est-il en nous ou hors de nous ? Est-il définissable ?
Est-ce le temps qui passe à travers nous ou nous qui avançons dans le temps ? Le futur existe-t-il déjà ? Le passé reste-t-il inscrit quelque part ou seulement dans nos souvenirs ?
Le temps est partout. On ne peut pas parler du temps sans le présupposer. Pour parler de lui il faut du temps, la parole se déroule elle-même dans le temps.
« Le temps est l’étoffe même de la vie psychique. » Bergson, et de la vie tout court.
En réalité le temps est indéfinissable.
2. LA CONNAISSANCE DU TEMPS.
A. Perception subjective du temps : saisie intuitive = « proto-connaissance ». Cette perception est très subjective. Les psychologues l’étudient. Par exemple, ils se demandent quelle est l’épaisseur du temps perceptible = ce qui est senti comme appartenant au présent immédiat : deux secondes ! d’après les statistiques. (En réalité la durée du présent est infinitésimale) Ce qui précède est perçu comme passé, ce qui suit est perçu comme futur. Le temps visuel paraît plus long que le temps auditif. Une projection d’images de deux secondes paraît plus longue que l’audition d’un son de durée égale.
Nous existons sans cesse « coincés » dans ces « deux secondes filantes« . Notre vie concrète se déroule toujours dans un minuscule présent mobile. C’est seulement dans cette infime durée de temps que nous pouvons agir, insérer nos actes dans le monde, avoir une action possible, d’où leur valeur. Ce sont elles qui deviennent ‘’passé’’, ce sont elles qui orientent et peut-être déterminent notre avenir. Ne rien en faire, est-ce « perdre son temps » ?
Il existe de très grandes distorsions dans les appréciations subjectives du temps chez les spéléologues.
– Phénomène d’accélération subjective du temps dans le vieillissement.
B. Représentation culturelle du temps.
La nécessité de CLORE le temps apparaît dans ses représentations, peut-être pour exorciser cette « hémorragie de l’être » et l’angoisse qu’elle suscite.
Représentation visuelle :
En Orient symbole de la ROUE. Le temps est cyclique. Donc la dévoration n’est qu’apparente.
Tout revient.
En Occident symbole du vecteur orienté avec un commencement et une fin. Voir Bible.
C. Perception objective du temps. Représentation rationnelle.
Ici se pose le problème de la mesure du temps. D’abord il apparaît que ce que l’on mesure, c’est l’espace parcouru par un mobile dont le mouvement est uniforme.
– Invention de cadrans solaires et de montres solaires :
= Mesure d’un mouvement de l’ombre d’un objet vertical en fonction du déplacement du soleil. La division de cet espace en 12 zones est très ancien. Douze est un nombre symbolique (4 x 3), produit des 4 points cardinaux par les 3 plans du monde (nature, humanité, divin) ou les trois « aspects » du temps (présent, passé, futur), (12 signes du zodiaque, 12 mois, 12 tribus des hébreux, 12 disciples du Christ, 12 chevaliers de la table ronde, etc.)
– 2 Les clepsydres = principe de la mesure d’une quantité d’eau s’écoulant régulièrement dans un récipient. Mesure de la hauteur du liquide pour déterminer la durée.
– 3 Les sabliers = même principe, le contenu est du sable.
– 4 Utilisation des bougies et des chandelles graduées. Méthode originale des Japonais pour se réveiller le matin. Une cordelette est fixée d’un côté dans une bougie, au niveau d’une graduation donnée, de l’autre côté au mur. Au milieu est suspendue une clochette, juste au-dessus d’un récipient métallique. Lorsque la combustion de la bougie atteint le niveau de la cordelette, elle la brûle et la clochette tombe avec fracas, à l’heure fixée pour le réveil. )
– 5 La Montre à ressort : le déplacement de l’aiguille est proportionnel à l’allongement d’un ressort.
– 6 La Montre à QUARTZ = grande révolution dans la mesure du temps. Cette mesure se fonde désormais sur une vibration, une périodicité de la matière. Les savants ont défini une unité physique de temps atomique. La voici : « UNE SECONDE est égale à la durée de 9.192.631.770 périodes de la radiation correspondant à la transition entre les deux niveaux hyperfins de l’état fondamental de l’atome de césium 133″, UNE SECONDE est égale à 1/31.556.925,9747 de l’année tropique pour Janvier 1900, de O h. à 12 h, de temps des éphémérides. Un jour = 1/365,25636274 de l’année sidérale pour 1900″.
Le temps mesuré est un temps construit.
– 7 Découverte des « horloges biologiques » : la chronobiologie, les êtres vivants, végétaux, organismes, animaux… suivent des rythmes précis : les biorythmes. Il existe un très grand nombre de périodicités dans les organismes, les unes très rapides, les autres lentes ou très lentes.
– 8 La science ne donne pas une définition complète du temps. Elle décrit ses effets, le mesure avec une infinie précision, mais n’arrive toujours pas à connaître sa nature profonde !
Le temps n’est pas ‘’absolu’’ comme le pensait Newton. Il ne s’écoule pas d’une manière uniforme.
Le temps ne peut pas être analysé tout seul, il varie en fonction de la vitesse à laquelle un corps se déplace, c’est la découverte d’Einstein.
L’apport de la Théorie de la Relativité. Einstein.
Le monde, dit Einstein est un continuum quadridimensionnel. Cela signifie que l’espace et le temps ne sont pas séparables.
« Avant » le Big-Bang, il n’y aurait eu ni temps ni espace. C’est la gigantesque explosion originelle qui est créatrice à la fois du temps de l’espace et de la matière. Le mouvement centrifuge engendre à la fois l’espace-temps. Il ouvre le temps, le devenir, la succession des moments. Il n’y a pas de mouvement possible sans le temps. L’espace et le temps sont des propriétés de l’univers. La longueur d’un corps varie en fonction de sa vitesse. Si la vitesse des galaxies est en accélération, leur espace se contracte. Si leur vitesse est en décélération, leur taille augmente. La masse d’un corps est, elle aussi, dépendante de sa vitesse. Enfin l’écoulement du temps est relatif à la vitesse. Plus un corps de déplace vite plus le temps ralentit pour lui. S’il dépassait la vitesse de la lumière (ce qui est impossible d’après Einstein) il sortirait du temps.
Cf. le paradoxe des jumeaux de Langevin (1911) :
Un cosmonaute qui quitterait la terre avec une vitesse avoisinant celle de la lumière, et qui y reviendrait au bout de deux ans de son temps propre, trouverait la terre vieillie de deux siècles.
Ce thème est souvent illustré dans les romans et les films de science-fiction, par exemple le film : La Planète des singes.
Cette théorie a été confirmée en 1960 : une horloge atomique placée dans un avion faisant le tour de la terre vers l’est, retarde par rapport à celle qui voyage dans le sens contraire, donc celle dont la vitesse est plus lente.
La gravité ralentit le temps
Ainsi le temps est relatif à la position de l’observateur. Il n’existe aucun point fixe dans l’univers à partir duquel l’on pourrait se référer.
Aujourd’hui dans certaines équations de la physique quantique, le temps disparaît … ! Les particules étudiées par la physique quantique existeraient-elles hors du temps et de l’espace ? ? ?
3. Les différentes conceptions du temps.
1. Conception réaliste du temps.
Le temps existe à l’extérieur de l’homme, comme milieu.
Platon dans l’Allégorie de la Caverne laisse supposer que l’âme (elle-même atemporelle et non spatiale) s’incarne dans un univers spatio-temporel qui lui est étranger, la Caverne où apparaissent puis disparaissent des ombres c’est à dire les corps. Pour Platon le pendule de torsion est le symbole du temps, il se déploie d’abord dans une direction, s’accélère, s’arrête un bref instant pour repartir en sens inverse, d’abord lentement puis de plus en plus vite. Ainsi, l’histoire des hommes évoluerait tantôt vers l’âge d’or, tantôt vers l’âge de fer… Mais lorsque l’esprit se détache du corps il sort de l’espace et du temps.
Pour Descartes, le temps et l’espace sont des milieux homogènes qui existent en eux-mêmes : ce sont des « substances » qui ont une réalité permanente, servant de support ou de cadre aux autres êtres.
2. Conception idéaliste du temps.
Le temps n’existerait pas en soi, mais en nous. Telle est la théorie de Kant. Cette conception s’appelle l’idéalisme transcendantal.
Le temps et l’espace sont une « forme a priori de notre sensibilité ». Ce qu’il y a à l’extérieur de notre esprit est inconnaissable (= noumènes), mais notre esprit les « capte » à l’aide de ses propres structures et les traduit à sa façon, en les déployant dans le temps et l’espace (= phénomènes).
Revoir dans le cours sur la Vérité, la description de l’expérience dans laquelle un sujet relié à des électrodes « traduit » ou « interprète » le même courant électrique, en fonction de ses propres récepteurs sensoriels. Le même stimulus est perçu à travers une forme spatiale (un cercle sur le mur) ou à travers une forme temporelle (succession de notes de musique dans la durée).
3. Les données des « sciences humaines »
Le temps nous tisse. Nous sommes des êtres historiques, temporels. Nous sommes les produits du passé. Notion d’historicité de l’homme.
(Relire la dissertation philosophique sur le temps qui accompagne le cours de Méthode sur la dissertation philosophique).
– En anthropologie, L. Malson écrit dans Les Enfants Sauvages : « L’homme n’a pas de nature, mais il a ou plutôt il est une histoire » = fabriqué par le temps. Importance de l’héritage et de l’acquis. Sans eux, nous serions totalement démunis, comme les « enfants sauvages ». La civilisation qui nous hominise est un produit du passé. Cf. la théorie existentialiste.
5. LES COMBATS CONTRE LE TEMPS : le temps, marque de notre impuissance.
Le temps serait une sorte de « passion », ce en face de quoi nous serions passifs, nous ne pourrions déployer aucun effort sur lui. Impossibilité absolue de le ralentir d’un milliardième de seconde ou de l’accélérer. Fuite irréversible. Aspect irrévocable. Jamais de retour « réel » possible en arrière. Nous sommes entraînés, « embarqués ».
Lamartine : « O temps suspens ton vol ». Pour combien de temps ? On ne lui échappe pas. Tout est éphémère, provisoire, voué à la disparition, à l’engloutissement.
La science nous dit que dans quelques milliards d’années, le cosmos tout entier sera « mort », désagrégé, réduit en poussière de particules, redevenu « soupe cosmique » cf. H. Reeves : Patience dans l’Azur. Le temps certes, permet le déploiement d’une infinité d’existences, de vies, (néguentropie) Mais il semble que la force d’entropie l’emporte sur celle de la néguentropie.
Sommes-nous condamnés au REGRET et au REMORDS ?
Que faire ? Cueillir le jour (carpe diem, dit le latin), lutter ? Comment ?
Par la mémoire, le stockage des souvenirs, dans notre cerveau, puis avec toutes les techniques possibles : l’écriture est une victoire sur le temps (cf. le mythe de THEUTH).
Tous les documents, archives, traces du passé étudiés par les historiens, dans les bibliothèques, les mémoires (= informations) des ordinateurs, les photographies, toutes les sortes magnétoscopes, vidéo, disques durs, D.V.D…sont de véritables victoires sur l’effacement et l’anéantissement dus au temps.
Au sens strict : 1. La mémoire est l’ensemble des traces du passé.
2. La mémoire est une faculté qui permet de : – Fixer (= d’enregistrer, rôle de la vigilance), – Conserver (bon état du cerveau), – Rappeler (rôle de la volonté, contrôle, maîtrise des souvenirs), – Reconnaître, c’est-à-dire d’identifier –> les traces du passé
La mémoire-habitude est un mécanisme enregistré par un exercice de répétition et qui peut se déclencher automatiquement, sans le contrôle de la conscience. L’habitude peut être enregistrée dans le mental ou dans le corps.
Mémoire de l’univers : Voir le cours sur la cosmologie. La lumière qui vient du cosmos nous apporte des informations sur le passé de l’univers. Plus on voit loin, plus on remonte dans le passé. Chez les hindous, le dieu Vishnu représente la mémoire de l’univers.
Mémoire de la matière : dans le monde minéral, la terre, la glace, et même dans le monde végétal, le bois, d’innombrables traces-informations sur le passé sont contenues. D’où les travaux de paléontologie, d’archéologie…
Mémoire de la vie : dans le monde organique l’A.D.N. (code génétique) contient tous les caractères héréditaires qui nous viennent de nos ancêtres.
– Dans le monde animal, tout le stock des instincts.
– Mémoire de l’âme. S’il est doué d’une âme comme le dit Platon, alors, celle-ci contient toutes les traces du monde intelligible, dans lequel elle séjournait, avant de s’incarner dans un corps dans le monde matériel. Toute la philosophie de Socrate est fondée sur la théorie de la réminiscence. La « maïeutique », art d’accoucher les esprits de la vérité dont ils sont porteurs sans le savoir, pratiquée par Socrate, conduisait ses disciples à l’anamnèse (= au fait de retrouver les souvenirs de leur vie dans le monde intelligible). Le texte de Platon, le Mythe d’Er, République, livre 10, explique ce que vivent les âmes après leur mort, les différentes étapes de leur cheminement dans le monde de l’au-delà, les vérités qu’elles découvrent, la manière dont elles choisissent les conditions de leur prochaine réincarnation, les circonstances de l’oubli de leur choix. Platon dit que seules les âmes qui ont une excellente mémoire, (les âmes d’or), ont la liberté de bien choisir leur existence future, et de vivre une vie sereine dans le monde sensible. (Nous étudierons ce texte dans le cours sur la mort). Il convient donc avant tout d’exercer et de développer sa mémoire, à l’aide d’un véritable maître. Tous les artifices qui tentent de porter « remède » à ‘oubli, en fixant des traces dans la matière, comme l’écriture, sont des pièges qui affaiblissent la mémoire et rendent en réalité l’homme plus ignorant. (Voir le mythe de Theuth, étudié dans le cours sur le langage).
– Mémoire du psychisme. Freud a montré qu’il existait deux « étages » de la mémoire. En effet, dans la première topique, le système préconscient contient tous les souvenirs accessibles à la conscience, donc toute une partie de la mémoire du sujet. Le système inconscient, partie invisible de l’iceberg, contient tous les souvenirs « oubliés ». Cet oubli loin d’être une perte ou un dysfonctionnement de la mémoire, en est l’expression la plus complète. Rien de notre vie passée n’a disparu. Ce qui est « oublié » est en réalité refoulé et comme enregistré dans une mémoire invisible. L’inconscient est le réservoir de tout notre passé, mais il est inaccessible à la conscience. Il ne se manifeste que de manière déguisée, à travers les symptômes, les actes manqués, les lapsus, et surtout les rêves. Le passé demande à être reconstruit à travers une herméneutique. C’est cette anamnèse, qui a un effet libérateur. Voir tout le cours sur la psychanalyse.
– Mémoire du corps : cicatrices, habitudes, conditionnements divers, rites…
– Mémoire culturelle : l’homme a inventé de multiples moyens de garder et de fixer les traces du passé. Les coutumes et traditions, l’art, le langage, l’écriture… L’archéologie, la paléontologie, l’histoire sont des disciplines qui ont pour finalité la reconstitution du passé et sa compréhension.
– Mémoire qui relève de la science et de la technique :
Technique de conservation des corps, de la momification à la cryogénisation.
Tous les supports audio, vidéo, conservent les sons, les images, les textes…
L’informatique joue le rôle d’une gigantesque mémoire, (disque dur). La finalité d’Internet (sorte de mémoire universelle) est de mettre à la disposition de chacun la totalité des connaissances du passé et des informations sur le présent. Les Mormons, pour des raisons religieuses (ils veulent baptiser tous leurs ancêtres, donc il faut connaître leur identité), cherchent des informations sur les arbres généalogiques de tout le « genre humain » et les conservent dans leurs ordinateurs.
Problème de l’oubli : l’amnésie.
Il existe différents types d’amnésies : l’amnésie de fixation, d’évocation, de reconnaissance…
Amnésie rétrograde : impossibilité de se rappeler une période du passé.
Amnésie antérograde : les souvenirs sont oubliés à mesure de l’expérience.
L’amnésie pose des problèmes d’identité, d’intégration, d’adaptation à la société et à la vie.
– Par la Technique. Les « machines » à se déplacer : automobiles, motos, T.G.V. avions, fusées, et tous les moyens de communication, et télécommunications, E-mails. Impression de gagner du temps, d’aller vite… (Essayez d’analyser vos sensations et impressions lorsque vous allez à toute vitesse : sentiment d’exister intensément, annulation du temps, invulnérabilité..)
Aujourd’hui on communique à la vitesse de la lumière…
– Par la médecine, allongement de la vie, impression de tenir la mort à distance, de la faire reculer. Aujourd’hui plusieurs êtres humains se sont faits cryogénisés dans l’espoir de se faire réanimer et de revivre dans le futur. La cryogénisation est la conservation du corps humain d’un être vivant dans de l’azote liquide à -150° C.
– Par l’imagination et la rêverie : anticipation, dépassement du temps par l’utopie, l’uchronie, l’espoir, les projets. Futurologie science-fiction, nous lancent dans l’avenir.
– Par l’art, métamorphose d’un passé qui n’était plus en une œuvre littéraire qui existe au présent et existera dans le futur cf Proust A la recherche du Temps perdu. Cf Cours sur l’art théorie de Malraux : l’art est un « anti-destin« , passage à l’irréel, sortie du temps, impression d’éternité.
– Par le rêve (au sens freudien), expression d’un inconscient atemporel, qui nie la succession, la chronologie, pour organiser les représentations selon un autre ordre : celui du désir, du fantasme.
– Par les religions : âme immortelle. Notre désir d’éternité serait fondé. Il existerait un autre monde, spirituel, en dehors du temps.
– Par les métaphysiques de l’être (Platon. Caverne)
– Par l’invention des techniques dites de divination ou de voyance (tarots, chiromancie divination à l’aide des lignes de la main), cartomancie (divination à partir des cartes), géomancie (divination à partir de jets de cailloux ou de baguettes dans l’espace), boules de cristal, horoscopes etc. projection dans le futur et attente de ce futur (ou crainte).
Il y a beaucoup de manières de refuser le temps. Ce refus est-il une réelle victoire ou une illusion de victoire ? En tout cas il exprime une difficulté à vivre le temps.
« Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt. » Pascal.
L’animal est enfermé dans le présent.
4. L’acceptation et l’utilisation du temps.
Essayer de vivre chaque instant présent comme s’il était unique (et il l’est réellement !), avec émerveillement. Coïncider avec le devenir.
« Le temps est un enfant qui joue au trictrac » Héraclite.
Cela signifie que l’éternel brassage, mélange, des éléments de la matière se fait au hasard. Il n’y a pas derrière ce mouvement une conscience douée de volonté ou d’une intention quelconque, bonne ou mauvaise. L’ensemble des événements se déploie comme un jeu, dans l’innocence la plus complète. Personne n’est responsable. Il faut donc vivre sa vie telle qu’elle se présente d’une manière ludique, sans amertume ni révolte.
Nietzsche reprend, en partie, cette conception héraclitéenne du temps. Selon lui il faudrait vivre au « seuil de l’instant », avec la légèreté, de l’enfant, dans l’oubli, dans « l’innocence du devenir ». En quelque sorte se mettre à califourchon sur la pointe de la flèche du temps. Dire OUI au mouvement du temps qui est à la fois création et déclin, c’est dire OUI à la vie, et à la mort qui est nécessairement contenue dans la vie. Dionysisme, pantragisme, retour éternel.
Pour Marx : La prise en « mains » de son destin futur par l’homme, donc de sa LIBERTE, passe par la compréhension du passé, la connaissance du moteur de l’histoire (= l’économie). Si l’homme en connaît les lois, alors il peut AGIR dessus et construire son futur. Il peut « faire » son histoire, au lieu d’être fait par elle.
Freud pense que, par une anamnèse, ce retour particulier au passé qui s’effectue dans la cure analytique, (sur le plan individuel), le sujet peut maîtriser son rapport au passé, et au lieu d’être déterminé par lui sans le savoir. En effet, si « Le moi n’est pas maître dans sa maison », c’est parce que d’autres instances, (cf. Topique l ou Topique 2), édifiées dans et par le passé, me dominent. Le sujet, par la compréhension de son passé, peut le dépasser, le dominer, s’en libérer – mais non pas l’oublier – et transformer sa vie. C’est-à-dire passer de l’acte manqué à l’acte réussi » cf. tout le cours sur L’inconscient.
On peut habiter le présent, s’étaler dans le temps, à condition que le présent soit vécu comme une synthèse du futur (projets, buts, espoirs) et du passé.
CONCLUSION.
Bachelard a parlé du « tragique isolement de l’instant », peut-être est-ce en définitive ce que Nietzsche a voulu dire à travers sa conception de l’ETERNEL RETOUR. L’idée que, indéfiniment resurgit, identique à lui-même, cet instant présent, étroit, qui nous enserre de ses limites, auquel nous ne pourrons jamais échapper – sinon dans la mort – et qui pourtant est notre réalité, notre seul absolu. Chaque instant présent « émerge » d’un passé infini, comme la crête d’une vague dans un immense océan et précède un futur tout aussi infini, coupé, isolé, dans cette immensité cosmique.
Cette conception de l’éternel retour est soutenue par des penseurs contemporains
(J. WAHL, G. DELEUZE)
Pour déployer son action et son intelligence, l’Occident a choisi l’espace, les grands voyages, l’Odyssée d’Ulysse. . . « l’Odyssée de l’espace ». La technique est orientée vers les moyens de locomotion, la géométrie, la cosmologie….
D’où le malaise qu’éprouve l’Occidental par rapport au temps, son refus du vieillissement, son inaptitude à vieillir, réaliser son désir d’immortalité grâce au transhumanisme, son refus de la lenteur des rythmes naturels et son désir d’aller VITE. D’où le remplacement de ces rythmes (= périodicité naturelle) par des cadences (= périodicité mécanique), le métronome, mouvement régulier, répétitif, mais dont la mesure temporelle, la durée, est artificielle. D’où les conflits avec l’organisme, avec le corps, altérations, refus du corps, maladies, conflits. Si pour maîtriser la nature, il faut savoir lui obéir, pour maîtriser le temps, il faudrait lui obéir, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Serait-ce l’apprentissage de la patience ? La connaissance des rythmes, de leur mécanisme, de leur fonction, et leur utilisation fonctionnelle.
Les vieillards sereins que l’on rencontre quelquefois en Orient ont-ils su apprivoiser, voire maîtriser le temps ?
Textes.
Augustin.
Qu’est-ce donc que le temps ?
« Qui pourra l’expliquer clairement et en peu de mots ? Qui pourra, pour en parler convenablement, le saisir même par la pensée ? Cependant quel sujet plus connu, plus familier de nos conversations que le temps ? Nous le comprenons très bien quand nous en parlons ; nous comprenons de même ce que les autres nous en disent.
Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je cherche à l’expliquer à celui qui m’interroge, je ne le sais plus. Cependant j’affirme avec assurance, qu’il n’y aurait point de temps passé, si rien ne passait ; qu’il n’y aurait point de temps a venir, si rien ne devait succéder à ce qui passe, et qu’il n’y aurait point de temps présent si rien n’existait.Il y a donc deux temps, le passé et l’avenir ; mais que sont-ils, puisque le passé n’est déjà plus, et que l’avenir n’est point encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent, et ne tombait point dans le passé, il ne serait plus le temps, mais l’éternité.Or, si le présent n’est temps que parce qu’il tombe dans le passé, comment pouvons-nous dire qu’il est, lui qui n’a d’autre cause de son existence que la nécessité de la perdre bientôt ? Donc, nous ne pouvons dire avec vérité que le temps existe que parce qu’il tend à n’être plus. »
Sujets sur le temps.
1. A quelles conditions et dans quelle mesure la connaissance du futur est-elle possible ?
2. Ce qui est imprévu était-il imprévisible ?
3. Choisissons-nous notre passé ?
4. Dans quelle mesure le temps nous appartient-il
5. De quoi avons-nous conscience lorsque nous disons : « le temps passe » ?
6. De quoi avons-nous conscience lorsque nous disons : « le temps passe » ?
7. Du fait que nous vivons le présent, sommes-nous mieux à même de le comprendre ?
8. Du fait que nous vivons le présent, sommes-nous plus à même de le comprendre ?
9. En quel sens peut-on dire que l’homme ne vit pas que dans le présent ?
10. Est-ce ne pas savoir vivre que de se retourner sur le passé ?
11. Est-il nécessaire que l’histoire de l’humanité ait un sens pour que la vie d’un homme en ait un?
12. Est-il possible de vivre au présent ?
13. Est-on toujours rattrapé par son passé ?
14. Etre de son temps » : Quel sens peut-on donner à cette expression ?
15. Etre temporels nous fait-il libres ou esclaves ?
16. Faut-il dire que la conscience est dans le temps, ou que le temps est dans la conscience ?
17. Faut-il opposer la durée vécue et le temps des choses ?
18. Faut-il vivre avec son temps ?
19. La conscience du temps se réduit-elle à la conscience de la fuite du temps ?
20. L’avenir a-t-il plus de valeur que le présent ?
21. L’avenir doit-il être objet de crainte ?
22. L’avenir doit-il être pensé en termes de hasard ou de nécessité ?
23. L’avenir n’est-il qu’une page blanche?
24. Le futur est-il incertain parce que nous sommes ignorants ou parce que nous sommes libres ?
25. Le passé est-il à jamais révolu ?
26. Le passé le plus important pour moi est-il celui de mes souvenirs personnels?
27. Le temps est-il essentiellement destructeur ?
28. Le temps est-il notre ennemi ou notre allié ?
29. Le temps est-il pour l’homme une limite?
30. Le temps n’est-il pour l’homme que ce qui le limite ?
31. Le temps n’est-il, pour l’homme, que le signe de sa dégradation ?
32. Le temps peut-il « travailler pour nous » ?
33. L’éphémère a-t-il de la valeur ?
34. Les instruments de mesure du temps nous font-ils saisir ce qu’est le temps ?
35. Les techniques nouvelles modifient-elles notre rapport au temps ?
36. L’expression : « se libérer du passé » a-t-elle un sens ?
37. L’expression « perdre son temps » n’a-t-elle de signification que dans le monde moderne ?
38. L’homme pourrait-il vivre sans conscience du passé ?
39. N’y a-t-il de réel que le présent ?
40. N’y a-t-il que ce qui dure qui ait de la valeur ?
41. On a dit : « Par l’enfance nous comprenons que nous sommes tous mal partis et qu’il ne peut en être autrement. » Qu’en pensez-vous ?
42. Peut-on comprendre le présent si l’on ignore le passé?
43. Peut-on connaître l’avenir ?
44. Peut-on établir une différence entre le temps mesuré par le physicien et le temps vécu par la conscience ?
45. Peut-on se délivrer de son passé ?
46. Peut-on se libérer du passé ?
47. Peut-on se représenter ce que sera l’avenir?
48. Pouvons-nous vivre dans l’ignorance ?
49. Que pensez-vous de cette affirmation d’un auteur contemporain : « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. » ?
50. Que signifie, lorsqu’il s’agit du temps ou de la durée, le terme « présent » ?
51. Que vaut le conseil « vivez avec votre temps » ?
52. Quelles possibilités avons-nous de connaître l’avenir ?
53. Rappeler que l’homme vit dans le temps est-ce seulement souligner qu’il est temporaire ?
54. Sommes-nous dans le temps comme nous sommes dans l’espace ?
55. Sommes-nous dans le temps de la même manière que tous les êtres temporels ?
56. Sommes-nous nécessairement les victimes du temps?
57. Suis-je ce que mon passé a fait de moi ?
58. Y a-t-il une actualité du passé ?