AMOUR-DÉSIR

AMOUR-DÉSIR

Plan du cours :

I     Analyse du désir et problématique.

II    DÉSIR de VIE.     L’amour, la passion. 

(Le DÉSIR de MORT.   La haine et la violence, (voir le cours sur la VIOLENCE ) Violence naturelle et violence humaine. Les justifications de la violence. La non-violence.)

Le désir ne se confond pas avec le besoin, ni avec la pulsion. Il est prise de conscience de l’affect (= de la manifestation d’une pulsion ou d’un besoin dans le corps = tension) en général douloureux, et de l’objet qui peut, annuler donc satisfaire la tension

Or, deux pulsions sous-tendent toute l’énergie de notre psychisme : la pulsion de vie et la pulsion de mort.

Le désir s’exprime par le verbe aimer. La satisfaction de tout désir produit du plaisir. On peut aimer les artichauts, Roméo peut « aimer » Juliette, aimer ses enfants, aimer Dieu, aimer Mozart, aimer le sport…l’on peut même, et cela peut sembler paradoxal, aimer torturer ou faire souffrir, voire tuer. La haine, la jalousie engendrent des désirs de mort. 

Il existe une infinité de désirs. La nature et l’intensité des différents désirs sont variables. L’être humain n’est pas monolithique, il est complexe, il est constitué de plusieurs facettes que Freud nomme  « instances psychiques ». 

I  Analyse du  DÉSIR     

1.    Variété et ambivalence des désirs.

En réalité, l’être humain a peu de besoins fondamentaux : boire, manger, dormir, se protéger, se reproduire, attaquer sa proie. Freud affirme qu’il n’existe que deux pulsions : 

EROS et THANATOS (pulsion de vie et pulsion de mort). La palette des objets qui ont permis la satisfaction des pulsions est infiniment variée, à travers le temps et l’espace. D’abord les objets utiles, mais très vite escalade des désirs. La société crée un grand nombre de désirs inutiles. La société, (le progrès technique, la publicité, la mode, la consommation) crée une infinité d’objets artificiels mais que nous estimons indispensables. A l’intérieur de la société, il existe, de plus, un phénomène de « mimétisme » (Cf. René Girard), de contagion du désir : on désire quelque chose parce que l’autre le désire. Hegel affirme que ce qu’on désire c’est le désir de l’autre, finalement le désir peut se porter sur le désir lui-même : « désir du désir« .

On peut désirer des boissons particulières (label précis), des mets, mais aussi des signes (vêtements, positions sociales, pouvoir). On peut désirer des êtres vivants, posséder un cheval…des   êtres    humains   (avoir des enfants), des valeurs, la beauté (artistes), la vérité, la foi, et même la sagesse  (= étymologie du mot philosophie : amour de la sagesse).

Mais aussi, en raison de l’étayage des désirs sur les pulsions, on peut désirer la mort. Désir de tuer, de se tuer, de blesser, de détruire, de faire souffrir (sadisme), de posséder des fusils, de voir des films violents, de faire la guerre ou simplement de jouer à la guerre. Mais cette constatation nous met d’emblée en face du paradoxe : il existe un désir de mort. Or la mort est l’annihilation de tout désir. Le désir peut-il tendre à sa négation ? A la limite on peut désirer ne plus avoir de désirs (voir Le principe du NIRVANA que FREUD classe du côté de la pulsion de mort (voir cours sur l’Inconscient)

2Ambiguïté du désir 

1. La souffrance : Le désir vient d’un manque : on « n’a pas », on est privé de l’objet du désir, sinon, on ne le désirerait pas. C’est ce que pense Socrate, dans le Banquet. Ce manque engendre une tension, une souffrance. Il est une forme de pauvreté ou de misère. C’est pour sortir de cet état que l’être humain agit. Donc il crée un dynamisme, une quête, une action. 

2. Le plaisir : Le désir est en même temps une richesse, il engendre du plaisir. En effet, par le biais de l’imagination, la représentation de l’objet qui comblerait le manque (femme aimée, bijou, argent, puissance etc.) peut donner une satisfaction imaginaire, de type hallucinatoire (au sens faible du terme) quelquefois, donc du plaisir. L’imagination déclenchée par le désir produit une satisfaction anticipée du désir. C’est ce qui explique le point de vue de Rousseau sur la nature du désir.

« Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même ; rien n’embellit plus cet objet au yeux du possesseur ; on ne se figure point ce que l’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu’hors l’Etre existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas ».                                         J.J.ROUSSEAU.

3.  Double origine du désir

a) Naturelle. Le désir se greffe d’abord sur le besoin. Le besoin est une tension interne qui vient de notre nature biologique. Pour vivre, il nous faut combler des besoins essentiels : chaleur, air, nourriture, soif, sexualité, agression…Mais tandis que les besoins peuvent être comblés avec n’importe quel objet de la catégorie du besoin, liquide pour la soif… n’importe quel aliment pour la faim etc., le désir implique un choix. Le sujet veut boire du Coca cola ou du cidre. (Voir § 1)

b) Culturelle. En réalité, c’est la famille et la société qui proposent des objets particuliers aux  divers besoins. Les désirs varient selon les époques, les lieux, les civilisations, les milieux sociaux. Les connexions qui s’établissent entre le sujet et les objets de ses désirs ne dépendent pas de son propre choix. Freud a montré combien « Le « moi » n’est pas maître dans sa propre maison », c’est-à-dire à quel point nous ne sommes pas libres de nos goûts, de nos choix, et même du plaisir que nous ressentons dans la possession de tel ou tel objet. Nos désirs sont modelés quelquefois forgés de toutes pièces par la société. Un véritable conditionnement se crée au cours de l’éducation. Aujourd’hui, la publicité nous influence beaucoup plus que nous n’en sommes conscients. 

4.  Double nature du désir.

A. Il est conscient. Chaque homme est capable d’identifier, de se représenter, de nommer, de décrire ses désirs.

B. Il est inconscient. Les connexions établies entre les besoins du sujet et leurs objets de satisfaction, sont indépendants de sa volonté, de sa liberté, de son choix. Il s’est établi un « câblage » inconscient dont l’origine est oubliée par la conscience. C’est la raison pour laquelle on n’est pas maître de ses propres désirs, même de ceux dont on est conscient. Il arrive qu’on désire ou qu’on aime des êtres qu’on voudrait ne pas désirer. Nous pouvons être désolés de ressentir de la répulsion pour des êtres que nous aimerions aimer ! L’expression : « C’est plus fort que moi » le montre bien. Pour des spécialistes, il est possible et tentant de jouer sur nos désirs inconscients. Il existe des techniques de déplacements des désirs : Une superbe femme à côté d’un verre de bière de telle marque, permet de valoriser la bière par le jeu du glissement inconscient du désir sexuel chez l’homme, et par le désir d’identification des femmes à la

L’amour est un sentiment qui semble naviguer entre le désir et la passion, pour le commun des mortels. Peut-il aller au-delà, prendre de l’altitude et devenir sublime ? Des êtres d’exception nous enseignent un amour  qui est bienveillance, bonté pure, don absolu de soi, et qui n’a rien à voir avec cet échange libidinal que nous décrit Freud. Y avons-nous accès ?

Le désir peut se transformer en amour, en amitié, en charité ou encore s’hypertrophier en  passion sentiment limite entre le désir de vie et le désir de mort. Enfin, le désir peut  s’exprimer à travers toutes les formes de la violence

Analyse des termes.

DESIR : tendance qui nous pousse  à nous représenter consciemment un objet (chose, être, valeur ou état), à nous en rapprocher pour le consommer, le détruire ou nous unir à lui. 

« Le désir est un appétit dont on a conscience. » Spinoza.

« Le désir est l’essence même de l’homme  » (Spinoza).

AMOUR : L’amour est au sens large un ensemble de sentiments et de désirs qui se portent sur une personne et en attendent une réciprocité. L’amour conduit à l’établissement d’un lien unique, d’un partage, d’un échange, d’une communication, voire d’une communion physique et surtout il est générateur de plaisirs (= amour-eros).

« L’Amour est la joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure. (…) La joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection. » Spinoza, Ethique, III

L’amour est une puissante force d’attraction et de liaison.

AMITIE : attachement réciproque des individus fondé sur un sentiment de bienveillance et de désir de bonheur à l’égard de l’autre sans lien physique. Ce sentiment a joué un grand rôle dans l’histoire de la philosophie. Cf. la relation Maître / disciple. L’amitié inclut l’amour filial et parental. L’amitié peut se métamorphoser en générosité pure, don total de soi (= amour-agapé) c’est à dire en charité. 

La PASSION : Trois sens 

1. Sens étymologique : état d’un sujet qui subit une action. Correspond à la forme grammaticale du passif, = passivité. C’est souvent cette signification que les Anciens donnent à la notion par exemple la « passion » du Christ. Ils l’opposent à l’action et à la volonté. 

2. Sens faible : le passionné en caractérologie, est un individu qui a de forts intérêts, de puissantes motivations. Il sait orienter sa vie en fonction de ses désirs. 

3. Sens fort : hypertrophie du désir (intensité maximale) et polarisation sur un seul objet (fixité). Dérèglement, dépassement des limites. La passion est un sentiment qui déborde sur la violence. Il existe également un très grand nombre de passions.

HAINE : le désir de mort peut prendre différentes formes, la colère, la jalousie, la volonté de puissance, le mépris … La haine vise au plaisir de voir l’autre souffrir ou mourir. Ce désir est  destructif : attaquer, exploiter, agresser, blesser, réduire, dévorer, désagréger, détruire, tuer, anéantir…en produisant de la souffrance chez tous les êtres animés et du plaisir chez l’acteur.

PROBLEMATIQUE 

DÉSIR DE VIE / DÉSIR DE MORT

Le désir de vie est-il l’expression de la vie, une force, une richesse, le moteur de notre dynamisme et de tout progrès ? Une composante du bonheur ? Ou bien, au contraire une faiblesse, un manque, une pauvreté, une imperfection qui nous fait souffrir et nous rend malheureux ? Est-ce par l’accomplissement de tous nos désirs que nous pouvons accéder au bonheur ? Ou bien l’obéissance à tous nos désirs fait-elle de nous des esclaves, des êtres capricieux et finalement des tyrans ? Faut-il sélectionner nos désirs et en préférer certains ? Lesquels ? Sur quels critères choisir ? Et avons-nous la possibilité de les gérer. Est-ce par la maîtrise de nos désirs que nous accédons à la liberté ? « Il faut changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde », écrit Descartes dans Le Discours de la Méthode. Mais est-ce possible ? 

 N’est-il pas préférable de les supprimer ? Peut-on désirer l’extinction des désirs comme le préconisent les Bouddhistes ? N’est-ce pas là un paradoxe ? L’extinction des désirs  conduit-elle au Nirvana ou à une forme de mort ? 

L’amour n’est-il qu’un sentiment qui oscille entre le désir et la passion (Eros) ou d’une toute autre essence ? N’est-il qu’une socialisation du désir sexuel ou au contraire véritable ouverture à l’autre, bienveillance, générosité, oubli de soi (Agapè) ? D’où vient cette force, et quelle en est la nature ? Cette force est-elle d’origine divine ? Les croyants affirment que Dieu est amour. Est-elle cosmique, de même nature que les différentes « forces d’attraction » qui « tiennent » l’univers et fabriquent le monde en permanence et sans la présence desquelles l’univers se désagrégerait instantanément ? Est-elle de nature sexuelle, nécessairement libidinale et égoïste comme le pense Freud ?  L’amour est-il une simple affaire d’hormones ? Y a-t-il plusieurs sortes d’amour ? Tous les êtres humains qui peuplent le monde semblent avoir été produits à partir d’un acte d’amour. Mais tous les animaux aussi ! Toute copulation implique-t-elle de l’amour ? La haine et le mépris peuvent aussi faire naître des enfants : le viol engendre la vie !  Il ne faut donc pas confondre l’amour et la vie. Pourtant l’amour est nécessaire à la vie. Le manque d’amour rend malade affirme Freud. L’être humain peut « mourir d’amour » c’est-à-dire de ne pas être aimé ou d’avoir perdu l’être aimé. (Cf. le récit de Zorn, Mars). L’amour est une « qualité » qui s’ajoute à la vie. Il peut aider à guérir, quelquefois sauver la vie.

Peut-on aimer quelqu’un que l’on ne désire pas ? L’amour peut-il se commander, obéir à un devoir ? Toute la civilisation judéo-chrétienne est fondée sur ce commandement : « Tu aimeras Dieu et ton prochain comme toi-même. » Et pourtant ne devons-nous pas faire un constat d’échec ! Notre civilisation n’est pas aimante. L’amour n’est-il pas complètement indépendant de notre volonté ? 

L’amitié n’est-elle pas vécue comme une sorte de grâce, un don magique, qui nous relie d’une manière unique, lumineuse, privilégiée à un être, d’une manière durable ? D’où vient ce choix, cette préférence ? (Cf. Montaigne : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ».) Sur quoi est-elle fondée ? Nous sommes-nous pas tous « aimables ? » Qu’est-ce qui distingue l’amitié de l’amour ? L’amitié est-elle une expression la plus subtile de l’amour ? 

La passion n’est-elle qu’une exagération du désir, un tour que nous jouerait notre bestialité ou la manifestation d’une ivresse divine qui nous ouvrirait le ciel ? Est-elle une folie passagère, « une maladie de l’âme » dit Kant, un incendie qui nous consume ? Ne sommes-nous pas piégés dans une illusion totale qui nous fait projeter sur l’Autre tous nos fantasmes et notre désir d’absolu ? Nous prive-t-elle de notre liberté ou bien est-elle ce qui rend la vie passionnante et digne d’être vécue ?  N’est-ce pas dans la passion que nous vivons les instants les plus intenses et les plus heureux de notre vie ? Mais aussi les plus douloureux ? Qu’est-ce qui la rend si éphémère ? Pourquoi s’éteint-elle nécessairement ? Pourquoi n’est-elle pas viable ? Le désir et la passion n’enferment-il pas le sujet sur lui-même? Ne sont-ils pas de nature profondément égoïste. La passion serait-elle à mi-chemin entre le désir de vie et le désir de mort ?

(Désir de mort – voir cours sur la VIOLENCE)

II      DESIR de VIE.

L’amour est régulateur de l’énergie. Normalement, il stimule l’équilibre, la santé physique, l’épanouissement de l’être, il engendre la joie, l’intégration sociale, les projets constructifs, bref, la fécondité et la créativité sur tous les plans.

. L’amour-désir

. L’amour blessure.

Partons des images symboliques de l’amour : 

1. Eros est un petit enfant ailé armé d’un arc et de flèches

2. Un cœur percé d’une flèche.

L’amour est d’abord un élan de vie, de santé et un état d’euphorie qui nous donne des ailes. Mais pourquoi ce thème récurrent de la blessure ? L’amour commence avec une blessure invisible, indolore au départ, comme si le cœur se « crevait » en douceur. Cette souffrance est douce, elle nous fait tomber dans cette « maladie  d’amour » si agréable. Cependant, peu à peu les énergies (pensées, volonté, imagination, émotions, sentiments, inquiétude….) viennent s’engouffrer dans cette brèche. Le flux augmente, se déchaîne et se métamorphose en véritable séisme : incendie, flamme, embrasement, « coup de foudre », l’amoureux brûle, se consume. L’amour est une chute. L’expression « tomber amoureux » traduit bien ce sentiment de d’entrer dans une sorte de pathologie.  La brèche se fait « trou noir » vampirisant. Qu’y a-t-il  « derrière » ou au fond de ce « trou » ?  L’autre ! 

L’amour choix.

Il semble à première vue que ce soit l’Autre, l’être aimé, celui que l’on a élu, préféré, choisi comme exceptionnel, unique entre des millions d’autres. L’amour est d’abord élection, sélection. L’être aimé est irremplaçable. C’est lui, sa présence, qui donne au monde son relief, sa lumière et sa raison d’exister. Cf. Lamartine : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ».

 L’autre, l’être aimé, est à la fois celui qui est à l’origine du manque et celui qui peut le combler. Le seul désir des amoureux est de se fondre l’un dans l’autre, d’abolir définitivement la distance physique qui les sépare.

« Désirez-vous former un seul être, que ni nuit ni jour vous ne soyez éloignés l’un de l’autre  ? Si c’est bien votre désir, je vais vous fondre et vous réunir en un seul et même être » cf. Platon Le Banquet (192d-e).

 Freud analyse ce désir comme une tentative névrotique pour reconstituer l’unité primordiale avec l’image de la mère, afin de surmonter la coupure de la « castration » que représente la séparation c’est-à-dire la naissance. Puisque cette fusion est impossible, alors elle est remplacée par l’offre totale de soi, la négation de soi-même. 

L’amour-don.

La présence de l’être aimé est tellement intense et indispensable, que l’on voudrait renoncer totalement à soi-même pour tout lui donner. L’amour apparaît comme un désir de don absolu, un état de générosité pure parfaite. L’être aimant est prêt à tous les sacrifices pour l’être aimé : son temps, son énergie, son argent, et même sa vie. Il est grand, héroïque, sublime. Il jure que son amour est éternel. L’amour nous grandit, nous nous sentons de l’étoffe du saint.

L’amour est à la fois enfant de « richesse » et de « pauvreté » affirme Diotime dans Le Banquet de Platon.

L’amour-passion.

Qu’est-ce qui nous « foudroie » dans l’autre, que nous aimons brutalement sans le connaître. N’est-ce pas un détail, le timbre de la voix, une allure générale, un air de ressemblance imperceptible, une odeur, un type de beauté particulier, souvent quelque chose d’ineffable  ? Car, ce n’est pas un être tout entier que l’on aime au commencement, mais une partie, un aspect de lui-même. Ce détail infinitésimal dont  Pascal se moque tant dans le texte suivant : 

« Qui voudra connaître à plein la vanité de l’homme n’a qu’à considérer les causes et les effets de l’amour. La cause est un je-ne-sais-quoi (Corneille), et les effets en sont effroyables. Ce je-ne-sais-quoi, si peu de chose qu’on ne peut le reconnaître, remue toute la terre, les princes, les armes, le monde entier. Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé ». Pensée 162.

Or l’essence unique de chaque être ne se trouve pas dans les détails de son apparence. L’amour est métonymique. Il ne va peut-être pas à l’essentiel.

C’est à partir d’un « détail » que s’opère une construction idéale : la cristallisation. 

« Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine, un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver ; deux ou trois mois après on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. Stendhal, De l’Amour.

L’amour-illusion.

Peu à peu, l’être aimé est divinisé, idolâtré. Mais d’où vient cette perfection qu’on lui attribue ? Qui aime-t-on vraiment ?  Est-ce bien l’autre dans son altérité pure. 

Selon Aristophane, dans Le Banquet de Platon, à l’origine, chacun de nous aurait été coupé en deux. L’amour est la quête de notre moitié perdue. Jadis, l’espèce humaine était de « forme ronde », se sentant toute puissante, elle chercha à escalader l’Olympe pour attaquer les dieux. Pour punir les hommes, Jupiter les coupa en deux. L’amour s’expliquerait par un manque originel et en définitive la quête égoïste de soi-même. (Freud voit dans cette attitude narcissique, non seulement le désir d’une régression au stade fœtal, (bisexualité, boule), mais aussi et surtout l’expression d’une pulsion de mort).  L’être aimé n’est-il pas un fantasme que nous nous sommes construit à partir de nous-mêmes ?

L’amour de soi.

Que l’autre « adoré » nous quitte pour un nouvel amour, qu’en est-il de toute cette oblation en cas de trahison ? Nous sommes inconsolables, désespérés, le monde est « dépeuplé ».

– Ou bien notre refus de renoncer à cet amour se traduit par la transformation de l’être aimé en idole. On finit par « embaumer » son amour, on lui fabrique un « sarcophage creux » à la ressemblance d’une mythologie qui est propre à soi-même. C’est le déni de la réalité. Loin de renoncer à l’amour, le sujet se noie de l’idolâtrie, projection de son illusion amoureuse, et consolidation sous cette forme figée et morte. 

– Ou bien l’effondrement se métamorphose amertume, jalousie, colère, le plus souvent en haine, quelquefois en crime réel ou fantasmé : l’assassinat du rival. (Cf. E.Weil)

Qu’est-ce que cela nous montre ? Que l’amour n’est peut-être qu’une simple mise en relation avec soi-même. La brèche ouverte n’est orientée que vers notre propre monde invisible, caché, oublié, refoulé. L’autre, sans que nous le sachions, a allumé une connexion avec une blessure originelle, un premier amour perdu. Notre sentiment de dépossession de nous-mêmes n’a été en réalité qu’un transfert de soi-même. Le sujet se sclérose dans son propre mythe. 

THEORIE DE FREUD

L’amour est d’abord amour de soi-même, à travers l’autre. L’amour est essentiellement égoïste, telle est la thèse de Freud : « L’amour est la relation du moi à ses sources de plaisir. » 

Cette définition de l’amour se fonde sur une conception « économique » de l’homme: la « monnaie » de base étant le plaisir. Toutes les attitudes de l’être humain expriment un type de gestion de ses plaisirs. L’inconscient est le grand stratège de ce « calcul ». Le choix du partenaire ne s’explique que par le plaisir qu’il déclenche chez le sujet (ce plaisir peut être de différents types : affectif, olfactif, oral, intellectuel , sexuel surtout…) et par sa ressemblance avec un objet d’amour ancien, dont il réactive le souvenir inconscient.

« Lorsque l’objet originaire d’une motion de désir s’est perdu à la suite d’un refoulement, il est fréquemment représenté par une série infinie d’objets substitutifs, dont aucun ne suffit pleinement […d’où…] l’inconstance dans le choix d’objet, la faim d’excitation qui caractérise si fréquemment la vie amoureuse des adultes. »    Freud, La Vie Sexuelle.

Conception pessimiste d’un sentiment qui ne peut être qu’égoïste. Mais aussi conception réaliste. Nous sommes tous ainsi faits !

Au fond de nous-mêmes, lorsque nous cherchons l’amour de quelqu’un, en réalité nous anticipons toujours le plaisir dont nous allons bénéficier grâce à cet autre. Si nous désirons faire plaisir à quelqu’un, c’est toujours dans l’intention de nous faire plaisir à nous-mêmes. Aucun geste n’est gratuit. Etre bon avec l’humanité souffrante, c’est faire plaisir à sa propre conscience, le bénéfice est immédiat : l’obtention d’une satisfaction narcissique de premier ordre, la « bonne conscience ». Nous affirmons ainsi notre supériorité sur l’autre. Toute charité serait nécessairement teintée de pitié et en définitive pure manifestation de notre égoïsme. Si nous aimions vraiment l’autre pour lui, nous devrions éprouver le bonheur désintéressé de le voir heureux et épanoui avec quelqu’un d’autre. Cet amour-là est-il possible ? 

« Les philosophes et théologiens même distinguent deux espèces d’amour, savoir l’amour qu’ils appellent de concupiscence, qui n’est autre chose que le désir ou le sentiment qu’on a pour ce qui nous donne du plaisir, sans que nous nous intéressions s’il en reçoit, et l’amour de bienveillance, qui est le sentiment qu’on a pour celui qui par son plaisir ou bonheur nous en donne. » Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain, L.II, chap. XX.

Le grec a plusieurs termes pour signifier l’amour : eros philia et  agapè.

Eros est l’amour « érotique » c’est-à-dire sous tendu par le désir, celui dont nous venons de parler.

Philia l’amitié, au sens large donné par Aristote, qui concerne tous les liens de bienveillance, y compris les liens de parenté.

Agapè est l’amour inconditionnel du cœur et de l’âme. Les Chrétiens le traduisent par « charité ». 

Philia L’AMITIE  

a.  L’amour parental : Les textes bibliques nous donnent, entre autres, des exemples, d’un amour maternel ou  paternel au-delà de tout désir.

Dans l’Ancien Testament, il est question d’une femme qui est prête à renoncer au plaisir de vivre avec son enfant, et même au bénéfice social que lui donnerait cet enfant, en faisant d’elle une mère aux yeux de la société. Le Jugement de Salomon, nous montre cette femme faisant cadeau de cet enfant à l’autre femme qui dit être sa mère, plutôt que de le voir coupé en deux.

Dans le Nouveau Testament, la parabole du fils prodigue montre un père infiniment aimant. Son fils, non seulement lui a soutiré son héritage avant qu’il ne soit mort, sorte de vol et de parricide symbolique, mais de plus, il a dilapidé cet argent dans le luxe et la débauche. Lorsque ce fils revient ruiné, le père le reçoit les bras ouverts, et fait « tuer le veau gras » pour lui. Pardon, don gratuit d’amour pourtant immérité…

b.  L’amitié : 

L’amitié est plus proche de la bienveillance. Elle ne vise pas à la possession de l’ami. Elle se réjouit de son bonheur même s’il est indépendant de lui. L’amitié repose sur un partage d’intérêts, de goûts, d’idées, une ressemblance de caractère. Elle est vécue comme une « fusion de consciences ». Les Anciens nous ont laissé de très beaux éloges de l’amitié.

 Aristote : pour Aristote, l’amitié désigne des relations aussi variées que les relations du commerçant avec son client, les rapports de voisinage, les relations du mari et de sa femme, l’amour paternel et l’amitié proprement dite qui relie deux êtres par choix. L’amitié comporte plusieurs degrés. Elle repose essentiellement sur la vertu, l’honnêteté. Celui qui est vertueux désire ce qui est bien autant pour lui que pour les autres. 

Saint Augustin : « Je m’étonnais de voir vivre les autres mortels, puisqu’il était mort celui que j’avais aimé comme s’il n’eût jamais dû mourir ; et je m’étonnais davantage, lui mort, de vivre, moi qui étais un autre lui-même. Quelle heureuse expression a su trouver, parlant de son ami,  le poète qui l’appelle « moitié de son âme ». Oui, j’ai senti que son âme et la mienne n’avaient été qu’une âme en deux corps ; c’est pourquoi la vie m’était en horreur, je ne voulais plus vivre, réduit à la moitié de moi-même. Et peut-être ne craignais-je de mourir que de peur qu’il ne mourût tout entier celui que j’avais tant aimé. »  Augustin. « âme en deux corps ».

Montaigne : « Nous nous cherchions avant que de nous être vus (…) ; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dés lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre (…). Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « parce que c’était lui ; parce que c’était moi. »            

« L’amitié, si dégagée qu’elle soit du désir sensuel, n’en reste pas moins amour d’un reflet de soi-même. C’est ainsi qu’Aristote définit l’ami : « miroir de soi-même ». »Montaigne Essais

Agapé  La charité   ou   l’amour de l’âme.

Les traditions spirituelles et philosophiques, ont gardé le souvenir d’êtres doués d’un exceptionnel rayonnement, (à travers le temps et l’espace) capables d’un sentiment qui se situe loin au-delà de l’amour-désir et de l’amour-passion, dans le « Cœur » et dans « l’âme »

En Orient : le symbole de l’amour n’est plus le cœur percé, mais le lotus épanoui.

Les Orientaux, en Inde, dés la période des Upanishad, (- 800) parlaient déjà du « lotus du cœur ». LeYoga, théorie des çakras (= centres d’énergie, voir Conscience p.13), puis plus tard le bouddhisme situent au niveau du « centre du Cœur » le véritable amour.  Ce centre du cœur se trouverait au 4eme  niveau. (Rappel des trois premiers niveaux : 1. Désir-sensation, 2. Emotion,  3. Pensée). Dans ce référentiel la théorie de Freud ne concerne que les trois premiers niveaux et suppose qu’il n’existe rien au-delà.   

Le lotus est une fleur qui s’épanouit sur des eaux dormantes et marécageuses. Eclose dans un milieu souillé, elle n’est pas souillée par lui. Sa pureté et son éclat tranchent avec son origine. Il représente une forme d’épanouissement spirituel.

L’amour qui émane du « Cœur » n’a plus rien à voir avec l’amour qui émane du désir. Le symbole du cœur est « le lotus aux 8 pétales » (il existe, selon les différentes traditions, d’autres lotus à 12, 16, 32, 1000 pétales, correspondant à des niveaux d’évolution spirituelle).  Les qualités d’énergies qui partent de ce centre de cœur sont : la compassion, le sens du pardon, la tolérance, l’humilité, l’optimisme, la confiance, la dignité, l’estime de soi, la générosité pure, la paix, l’harmonie, la sérénité, la joie pure…

C’est bien là le modèle des grands saints dans les différentes religions, être de lumières qui ont impressionné tous  leurs contemporains. Les Chrétiens voient dans le Christ un être de cette nature, un homme-Dieu. Les Orientaux y reconnaissent leurs grands sages : Bouddha. (Voir dans  l’iconographie bouddhiste les sourires infiniment sereins et compatissants des  bouddhas khmers.) L’accès à ce niveau d’être demande presque toute une vie d’efforts, de travail sur soi.

La plupart des hommes vivent ces énergies sur le mode négatif. Elles sont dégradées et comme inversées, à travers les sentiments suivants : Mépris, intolérance, volonté de puissance, culpabilité, paranoïa, colère, angoisse, jalousie, haine, envie, voracité, dépression, agitation (stress), tristesse. L’amour désir et l’amour passion, traînent avec eux tout ce cortège de sentiments négatifs. Un homme peut, en effet, avoir tous ces défauts et être amoureux, au sens freudien du terme. 


PLATON,  dans Le Banquet, par l’intermédiaire de Diotime (l’initiatrice de Socrate), affirme que le désir peut et doit se sublimer en amour idéal en se métamorphosant à travers plusieurs étapes. Diotime décrit une alchimie du sentiment amoureux, dont on peut, comme d’un parfum obtenir la quintessence. L’amour n’est pas la quête de sa propre moitié, mais plutôt une énergie puissante (un démon : une force surnaturelle chez les Grecs), qui nous conduit au divin. Diotime propose une « dialectique » de l’amour, un « itinéraire » du sentiment amoureux, qui fait évoluer le désir à travers  un dynamisme vertical.  Première étape : « l’amour d’un beau corps » : l’expérience de l’amour sensuel, éros, est déjà libératrice à sa manière, puisqu’elle engendre de « beaux discours ». La créativité est déclenchée par le désir. Tous les amoureux se sentent l’âme de poètes ou d’artistes. La séduction passe par le langage, et l’art. Deuxième étape : « l’amour de tous les beaux corps » : l’extension du désir à tous les corps libère du désir de la possession d’un seul corps. Il s’agit là d’ouvrir son regard à la beauté des corps en général, de leurs formes, et par conséquent de devenir esthète.    Troisième étape : l’amour d’une belle âme, même si le corps est « modeste » c’est-à-dire non attirant. Son désir se détache de plus en plus de la matière, car sa seule préoccupation consiste en l’éducation de cette âme, la nécessité de « l’élever jusqu’à la science ».  Quatrième étape : l’amour de tout ce qu’aiment les belles âmes : les sciences, la morale, la beauté. En effet si une belle âme aime des valeurs comme l’étude de la vérité (mathématiques, astronomie), la morale, c’est-à-dire la beauté des actions et la quête de la justice dans l’organisation de la cité, et enfin la connaissance du beau, alors ces valeurs sont au-dessus des âmes elles-mêmes. L’évolution de l’amour se fait par glissements ascensionnels successifs jusqu’à l’apothéose finale. Cinquième étape : l’amour de l’océan de beauté éternelle, le divin, l’initié parvient à ce moment au terme de sa quête. Les « mystères de l’amour » lui sont révélés. Cette « beauté d’une nature merveilleuse », « éternelle », dont « toutes les autres choses » participent, est en même temps le Vrai et le Bien c’est-à-dire le divin. Celui qui a atteint ce stade, « enfante la vertu véritable », il est « chéri des dieux », et il lui appartient « si jamais homme peut devenir immortel, de le devenir aussi ».A ce stade l’homme est transformé en un sage, un être de lumière.

2.  L’amour charité dans la tradition judéo-chrétienne. Les religieux affirment que Dieu est amour. L’amour humain doit devenir reflet de l’amour divin. L’amour du « prochain », c’est-à-dire de tout être appartenant à l’espèce humaine, doit conduire l’être humain à son propre dépassement. En même temps, le christianisme a eu tendance à dévaloriser l’amour désir.

« Le cœur humain est creux et plein d’ordure » écrit Pascal. L’amour vrai ne doit pas dériver d’une cause mécanique hormonale. Il est « pur », platonique, quand il vient de l’âme.  

« L’amour est patient ; l’amour est plein de bonté. L’amour n’est point envieux ; il ne se vante pas, il ne s’enfle pas d’orgueil. Il ne fait rien de malhonnête ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’irrite point, il ne soupçonne point le mal. Il ne se réjouit point de l’injustice, mais il se réjouit de la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout. » Saint Paul, première Epître aux Corinthiens.

Mais comment faire de cet amour un devoir ?  Kant distingue deux sortes d’amour : « l’amour pathologique », « hypothétique », fondé sur l’inclination la sensibilité et l’intérêt et « l’amour pratique » inconditionnel, comme don absolument désintéressé. Il voit dans « l’impératif catégorique » qui ordonne de respecter sans condition l’humanité tout entière, le passage à une forme d’amour éthique universel.

3.    Nietzsche.

Le modèle de l’amour est le soleil. La fonction du soleil est de diffuser son rayonnement. son énergie est centrifuge. Il est, avant tout, don total de soi. S’il y a un récepteur, alors cette énergie peut être transformée. Le bonheur est le fait d’être relié à un autre être dans le don de soi. Le soleil est le plus beau modèle de don et de joie. Le véritable amour ne dérive pas d’un manque mais d’une richesse, un trop plein d’énergie. Aimer, c’est donner ses sentiments, son énergie, ses découvertes aux autres sans désir de retour. Tel est le désir de Zarathoustra.

L’amour peut être un creuset « alchimique » à travers lequel l’être humain a la faculté de se métamorphoser, de se dépasser, de ne plus se rechercher lui-même.

Entre le désir de vie et le désir de mort : la passion et son ambivalence.

    La PASSION.  

Au sens moderne, la passion est un désir et un sentiment vécus sur le mode de l’excès  (Hyper en latin,  Hybris, en grec). Elle navigue dans la démesure, le dépassement des limites.

Définition de la passion : Intensité, démesure, paroxysme, exacerbation, exagération du désir et du sentiment. En même temps qu’elle grandit l’homme et l’oblige à se dépasser, elle le rétrécit en le fixant intensément sur un seul objet. La passion s’oppose d’une part à l’indifférence et à la tiédeur, d’autre part à la raison et à la volonté. Le sage est le modèle de celui qui a triomphé des passions.

Analyse de la passion :  parallèle à celle du désir. Désir multiplié par 100 ou 1000.  Immense variété  des passions. La passion peut s’attacher à n’importe quel objet dont elle fait le centre absolu du monde, sur lequel elle investit toute son énergie. Objets matériels : ivrognerie, goinfrerie, avarice (=se priver de tout pour avoir le moyen d’avoir tout !), toutes sortes de collections… Comportements sociaux : passion du jeu, aventure (goût de l’ailleurs), ambition politique, réussite sociale, sports… Etres vivants : passion amoureuse (Tristan et Yseult / Roméo et Juliette / des Grieux et Manon)… Othello et Desdémone… Haine, jalousie, colère. Idées : volonté de puissance, dogmatisme, fanatisme, remords… Valeurs : Vérité…(passion scientifique) Beauté…(Tout sacrifier à l’art, à la musique, à la peinture par exemple Van Gogh.) Combat pour justice… Ce ne sont que quelques exemples parmi une infinité.

Ambivalence : 

1) Vie / Mort : passion de vivre, (fureur de vivre, amour) opposée à Passion de mourir (fureur destructrice, haine, « Passion de détruire ». E. Fromm.

2) Aspects positifs / Aspects négatifs. La passion est une force toute puissante du désir ou de l’amour qui domine la raison et la volonté et polarise toutes les facultés et toute l’énergie d’un sujet sur un objet investi d’une valeur absolue.

 a – Aspects positifs :

La passion éclaire l’univers, donne une valeur (adoration, fascination divinisation, sacralisation de l’objet), donc donne un sens à la vie du sujet. Elle stimule l’énergie, donne des « ailes », un « feu sacré », une force surhumaine, du courage, de l’audace, de la patience. Elle pousse au dépassement de soi, voir Hegel « Rien de grand ne s’est fait sans passion. » Elle déclenche et oriente l’inventivité, la créativité, voire le génie. Elle engendre des actions grandioses aussi bien dans les exploits constructifs que dans le crime. Quête d’infini, quête d’absolu, projetée sur l’objet. Passion comme reflet de l’éternité. Désir de perfection. Paroxysme du plaisir. Elation, transport de joie, délices, félicités décrites par les passionnés, avant-goût du paradis. Ivresses célestes, exaltation, extase.

b – Aspects négatifs.

Le passionné dévalorise tout ce qui est étranger à l’objet de sa passion, est indifférent à la totalité du monde, même à lui-même. Il désinvestit tout le reste devient partial, aveugle, injuste. La passion fausse le jugement : elle oblige la raison à fonctionner sur une logique inversée – la raison se met au service de la passion. Elle paralyse toute activité étrangère à elle-même. Elle parasite la volonté. Le sujet est impuissant face à cette force plus forte que lui qui écrase, inhibe, tous les comportements habituels. La passion tyrannise celui qui la vit, rend esclave,  emprisonne, et le prive de notre liberté. (Voir Hercule aux pieds d’Omphale), mais elle tyrannise l’autre aussi, l’enferme dans une cage « dorée » et lui vole sa liberté ! « Dans tous les cas, nous sommes déportés de notre être ordinaire », Alain. Nous sommes dépossédés de nous-mêmes, aliénés. La passion marginalise : elle enlève toute énergie pour des investissements dans des activités courantes utiles. Elle est considérée comme dangereuse par la société : amants diaboliques, démon de midi, envoûtement, ensorcellement…

La passion fait souffrir : émotions exagérées, incontrôlables, tremblements, pâleurs, rougeur, et même syncope. Voir les descriptions de Rousseau, et celles de Racine dans le Phèdre. Elle abîme la santé, dérègle les mécanismes biologiques.

Doute, suspicion, tristesse, « manque », désespoir, accablement, jalousie, colère, inquiétude, solitude, tourments rongeurs, chagrin, dépression, désespoir, usure de l’énergie, fatigue, elle épuise le sujet et quelquefois le pousse jusqu’au suicide…

En conclusion : 

La passion déréalise, elle peut aller jusqu’au délire et à la démence. Elle dévie, déstabilise, déséquilibre…(« dé » = s’écarter, s’éloigner). Elle frôle et parfois rejoint le désir de mort.

Alquié dit qu’elle est une « erreur sur l’objet », qu’elle résulte d’une « confusion entre une réalité présente et un souvenir ancien. »

Selon Freud, l’autre n’est pas perçu tel qu’il est réellement. Il est le support, tel un « écran » sur lequel nous projetons des valeurs, des sentiments, des souvenirs des émotions qui sont des réminiscences d’expériences passées très anciennes oubliées ou refoulées donc inconscientes. Ces souvenirs sont très puissamment réactivés par la perception de l’autre. A notre insu, des connexions s’établissent dans notre psychisme et libèrent des affects très forts. Nous sommes piégés par une mémoire inconsciente. La passion est la plus ensorcelante des illusions. (Voir analyse du phénomène de la cristallisation décrit par Stendhal, dans les mines de sel de SalsbergWerk, près de Salsbourg en Autriche, p.7)

Ambiguïté. L’absence de l’objet de la passion est une torture insupportable. Elle ravage l’être, le plonge dans les tourments de l’enfer. La présence ou anticipation de l’objet de la passion est un délice céleste. Oscillation du sujet entre le ciel et l’enfer.

Même double origine que pour le désir. La passion dérive des pulsions de vie et de mort selon Freud. Les images et les symboles de la société lui donnent forme. 

Le devenir de la passion. Telle quelle, à cause de son intensité, et de son irréalisme, elle n’est pas viable longtemps. Elle a plusieurs issues possibles : 

1. Extinction. Le plus souvent, elle s’éteint toute seule comme un feu de paille. Avec le recul du temps étonnement du sujet face à l’objet de sa passion.

2. Décristallisation, et transformation en amour, (le plus souvent). « Ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants ! = socialisation du désir.

3. Substitution ou déplacement. Le passionné recommence, il fait un « transfert » sur quelqu’un d’autre.  

4. Déviation ou perversion.  L’échec et la souffrance sont tellement intolérables que l’amour se transforme en haine et que le passionné en veut à tous les « objets » qui rappellent le premier et par exemple il devient assassin (réel) de toutes les blondes pour détruire symboliquement l’objet de son tourment… 

5. Sublimation. Métamorphose du sentiment et déplacement vers une activité socialement valorisée. Par exemple, le passionné devient poète, peintre, moine ou il se lance dans l’aide humanitaire.

6. Folie (rare) Le désespoir passionnel fait basculer le passionné dans l’irréel.

7. Mort. « Amour à mort. » Epuisement de l’énergie et désespoir.

La passion n’existe que chez l’être humain. Gratuité du phénomène. Passion de l’inutile.

RAPPEL de quelques THEORIES sur les DESIRS.

1 Le bonheur comme satisfaction de tous les désirs. Bible, le « paradis terrestre ». (Voir dans le cours sur la Société le dossier sur L’énigme du serpent, et plus tard dans l’année le cours sur le Bonheur.)

Il faut apprendre à gérer nos désirs.   Epicure.

Théorie d’Epicure : l’épicurisme. Il existe trois sortes de désirs. 

– Les désirs naturels et nécessaires. Boire, manger, dormir, être en bonne santé, l’amitié…

– Les désirs naturels non nécessaires : Les désirs sexuels…

– Les désirs ni naturels ni nécessaires : boire dans un coupe en or, manger des mets raffinés, l’ambition du pouvoir, la célébrité….

Pour être heureux, il faut apprendre à se priver des derniers, et ne satisfaire les seconds que si les conséquences sont sans gravité, donc savoir maîtriser sa sexualité. Seuls la satisfaction des premiers est indispensable. Elle procure la tranquillité du corps et de l’âme.

« Tout plaisir est en tant que tel un bien et cependant il ne faut pas rechercher tout plaisir ; de même la douleur est toujours un mal, pourtant elle n’est pas toujours à rejeter. Il faut en juger à chaque fois, en examinant et comparant avantages et désavantages, car parfois nous traitons le bien comme un mal, parfois au contraire nous traitons le mal comme un bien. » Epicure, Lettre à Ménécée.  Epicure nous convie à un savant calcul.

Il faut désirer l’extinction de nos désirs.  Bouddhisme. Le désir est à l’origine de toutes les douleurs et souffrances. Il faut arriver à l’extinction du désir. Le bouddhisme propose des méthodes pour parvenir à cette fin. La conscience libérée des désirs connaît une joie absolue : le nirvana, joie bien supérieure à celle, toujours provisoire, de la satisfaction des désirs.  

Les ailes du désir nous élèvent jusqu’au divin. Théorie de Socrate (Diotime) dans Le Banquet de Platon. La dialectique de l’amour. Le désir peut et doit être « sublimé ».

5 Le désir est la marque du péché. Christianisme. Condamnation du désir charnel. Interprétation tendancieuse de la Bible. La tentation d’Eve aurait été celle de la chair ! La chair est faible, le seul désir positif est celui de l’esprit, l’amour de Dieu. « Je vins à Carthage, et partout autour de moi bouillait à gros bouillons la chaudière des amours honteuses… » Saint Augustin.

6 Le désir amoureux a fait parler les hommes : Rousseau.

Conjecture (=hypothèse) de J.J.Rousseau : Des jeunes, n’ayant jusque là vécu que dans leur famille, se sont retrouvés autour du puits. Ils se sont épris les uns des autres. Eux qui ne vivaient que dans le registre des instincts, entrent dans celui du désir amoureux. Ils sont obligés d’inventer un langage nouveau pour exprimer des sentiments nouveaux : c’est la naissance de la PAROLE. Voir dans le cours La Société le texte sur l’origine des langues.

7  Spécificité du désir humain : Le désir de désir. Hegel.    

Le désir se fonde sur un manque. Ce manque engendre un dynamisme. Il est le moteur d’une quête pour être comblé. Tandis que le désir animal se porte sur un objet et reste soumis à la vie, le désir humain en diffère profondément. D’une part il peut ne pas se porter sur un objet, mais sur un vide (un manque), c’est-à-dire sur un autre désir. L’amour par exemple est désir du désir de l’autre. Mais, ce qui caractérise le désir humain c’est le désir de reconnaissance par l’autre. D’autre part, il n’est pas soumis à la vie. En effet l’homme peut désirer la mort pour être reconnu par l’autre. Si un être est capable de désirer mourir pour rien, alors il est vraiment humain, il n’a plus rien à voir avec un être de la nature, un animal, il est un HOMME. Ce désir de reconnaissance est « agonistique », c’est à dire qu’il est cause d’une lutte à mort, lutte dont la finalité est la reconnaissance de son humanité (son triomphe sur la peur de la mort) par un autre.  

La société de consommation aliène nos désirs

Selon Marx, toute l’économie = l’infrastructure matérielle d’un pays) est sous-tendue certes par le travail, mais auparavant par le besoin et le désir humain. Marcuse et Illitch (sociologues contemporains) attirent notre attention sur l’aliénation du désir dans les sociétés de consommation. La société marchande rétrécit l’homme, elle en fait un consommateur « unidimensionnel » : Il travaille pour consommer, mais la quantité de travail nécessaire à l’acquisition de ses produits de consommation, le prive de temps, donc l’empêche de consommer… D’où le cercle vicieux dans lequel s’enferme et s’aliène (= se dénature) l’homme moderne. Il devient « stressé », abruti et vide.   

Il existe chez l’homme un désir d’agression particulier. E.Fromm. L’agressivité maligne. (Voir tableau dans le cours sur la Société). Faire du mal à son semblable (et aux autres êtres) : Désir propre à l’espèce humaine, lié à son inventivité illimitée, non programmé génétiquement, gratuit et inutile, insatiable, monstrueux.

10  Le désir est le maître de l’homme. Freud. Toute la théorie de Freud part d’une analyse de l’économie du désir. Le désir subit de nombreux avatars : Il peut être refoulé et dans ce cas il a une énorme puissance. Il peut être inhibé, déplacé, perverti, sublimé… » Le moi n’est pas maître dans sa maison ». C’est le désir inconscient qui nous gouverne. (Revoir tout le cours sur l’INCONSCIENT).

Bibliographie sommaire : 

E.Blondel, L’Amour, Flammarion.1998.

M.Eliade, Le Yoga, P.b.Payot.

Platon, Le Banquet,  Nathan.

Dictionnaire des Symboles, Chevalier et Gheerbrant.

Freud, Essai de psychanalyse, P.b.Payot.

Pascal, Les Pensées.