VIOLENCE

La VIOLENCE                                          Cours revu en 2022

Le DÉSIR de MORT : la VIOLENCE

« L’homme n’est point cet être débonnaire au cœur assoiffé d’amour dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles mais aussi un objet de tentation. L’homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus; qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ? »  Freud, Malaise dans la civilisation

La violence est une force orientée contre un être. Cette force peut être quantitativement énorme ou une énergie vibratoire minime comme une parole. 

Non seulement nous sommes les victimes de la violence naturelle, mais nous sommes les acteurs d’une violence particulière dans la société. La violence est omniprésente, dans le cosmos, dans la nature, dans la société, à l’intérieur de nous. Elle est perçue comme un scandale par l’homme parce qu’à l’origine de son malheur. Au XXI° elle nous donne l’impression de s’amplifier, et d’enflammer l’univers. 

La HAINE qui se manifeste dans la VIOLENCE est-elle assimilable au MAL ? Le désir de mort est-il une composante du malheur ? Est-elle le MAL ? Ou bien la violence est-elle, comme le dit Hegel, une force nécessaire qui « travaille » le monde, la « négativité » qui le fait évoluer ? Le mal réside-t-il plutôt dans la violence consciente et volontaire émanant de l’homme ? Le rôle de la société n’est-il pas de se protéger de la violence de la nature et de freiner le désir de mort de l’homme ? Les religions, l’art, les institutions, les lois, les rites, le sport, l’éducation …n’ont-ils pas, en effet, pour fonction première de supprimer la violence, en la canalisant, en la dérivant, en la refoulant, en la sublimant…? Mais pourquoi la violence humaine est-elle si paradoxale et si paroxysmique? L’homme est en effet le plus cruel des êtres vivants. Son désir de mort, qu’Erik Fromm appelle « agressivité maligne », n’a plus rien de commun avec l’agressivité que l’on trouve chez les animaux : « l’agressivité bénigne ». Est-ce la société qui a « réussi » ce prodige de conduire de nombreux hommes au paroxysme de la haine, à la barbarie ? Qu’y a-t-il de pervers dans la gestion humaine de la violence pour qu’elle soit  exacerbée au point de dériver vers des formes si monstrueuses qu’il n’en existe aucun exemple dans la nature? Ou alors les hommes violents sont-ils ceux qui ont mal intégré les codes de la civilisation ? La violence ne vient-elle pas d’une faiblesse psychologique ou morale, de l’incapacité d’aimer ? Devient-on la première victime de sa propre violence comme le pensent Platon ou les Bouddhistes? Vaut-il mieux subir la violence que la commettre ?

Peut-on lutter contre la violence ? Contre la violence n’y a-t-il que la violence qui soit efficace ? Une violence peut-elle être « juste » ? Le désir de vie peut-il se traduire par la violence ? Les luttes dont la finalité serait le bien de l’individu, son salut, son intégration dans la société, sa liberté sont-elles légitimes ? Y a-t-il des guerres justes comme par exemple la lutte armée contre les tyrannies, la barbarie ? A-t-on raison de former des brigades spéciales « antigang », « anti-terroristes », troupes de choc et d’intervention rapide pour lutter contre le terrorisme, les prises d’otages ? Des révolutions sanglantes comme celle que préconise Marx pour sortir l’humanité de l’injustice peuvent-elles se justifier ? Ou bien la violence entraîne-t-elle nécessairement la violence, dans un cycle impossible à rompre ? Faut-il renoncer à lutter contre la violence, voire adhérer aux « philosophies de la violence », (Hegel, Marx) et utiliser la violence comme un outil de transformation politique, ou l’accepter comme un destin, (Nietzsche).  

Est-il souhaitable, est-il possible, cependant, de mettre fin à la violence ? De se protéger de celle de la nature, et du désir de mort qui est tapi au fond de chacun de nous ? Y a-t-il dans notre cerveau profond, un centre de la violence que les progrès de la génétique pourraient un jour supprimer ? Ou bien la réalisation de la non-violence passe-t-elle plutôt par la volonté et la conscience ? La création artistique, la méditation, sont-elles des chemins vers la réalisation de la paix ? Existe-t-il quelque part dans le monde une « région », un état (=une situation) sans violence ? La disparition de la violence apporterait-elle la paix ? La paix serait-elle une stagnation, nous conduirait-elle à l’ennui ou serait-elle un tremplin vers le bonheur ? Mais le contraire de la violence est-il la paix ou la douceur de l’amour ?  Ne sommes-nous pas aussi des êtres d’amour ?  Le paradis, dans lequel aucune violence n’existerait, où tout ne serait qu’harmonie, lumière et amour n’est-il qu’un mythe ? Une éducation qui ne privilégierait que  le désir de vie permettrait-elle l’extinction du désir de mort ? 

DEFINITION et ANALYSE.

La racine indo-européenne : wi, signifie la force. Mais toute force n’est pas violente.

La force est :

1) Une cause capable d’engendrer le mouvement, d’un corps ou de le modifier. C’est la puissance qui permet l’action. Elle peut s’extérioriser.

2) En physique, la force est une donnée objective, une énergie quantifiable, qui se mesure en « newton ».

3) La force est aussi une puissance intérieure, invisible, non mesurable qui pourtant peut s’exprimer et produire des mouvements. Force morale, force de la volonté, force d’amour.

4.) Dans la dualité des sexes, la force est un attribut du masculin. Il est possible qu’à l’origine elle ait pu servir à la conservation de l’espèce : protéger l’enfant et la mère des prédateur.

La force peut être constructive, au service de l’intelligence, de la morale, de la bonté, de la protection de la vie…

La force peut devenir destructive : attaquer, agresser, blesser, réduire, dévorer, désagréger, détruire, tuer, anéantir…en produisant de la souffrance chez tous les êtres animés. Toute force produisant de la souffrance n’est pas nécessairement violence, si sa finalité est d’aider l’individu à se construire, à se libérer ou à se réaliser pleinement. Voir dans le cours sur la Liberté : la nécessité pour l’homme d’accepter des contraintes positives c’est à dire une discipline pour sa libération.

La violence existe à tous les niveaux. Revoir le § sur le MALHEUR, (= les différentes violences subies par l’homme), dans le cours sur la Genèse et sur le BONHEUR. 

   La violence dans la nature: 

a – Violence cosmique.

Les forces qui s’affrontent dans l’univers sont gigantesques, titanesques, (cf. les combats des titans à l’origine du monde dans la mythologie grecque). Hubert Reeves nous donne quelques exemples d’explosions d’une puissance inimaginable, de destructions d’étoiles, d’anéantissement d’univers entiers dans des trous noirs. Des milliards de météorites sillonnent l’espace, bombardent les planètes, la terre… H.Reeves décrit la mort future du soleil (dans quelques milliards d’années) comme une véritable apocalypse. Lire Patience dans l’Azur.   

b – Violence « météorologique ».

Les différents séismes témoignent de la violence de la nature. La pression des plaques tectoniques cause des tremblements de terre meurtriers. Raz de marée, inondations, tempêtes, raz de marée, tornades dévastatrices, orages, éruption de volcans…la terre, l’eau, l’air, le feu font des ravages, sans se « soucier » de la présence ou non de l’homme. 

c – « Violence » animale. 

Le monde animal est régi par la loi du plus fort. La « chaîne alimentaire » (le plus gros mange le plus petit), fait de chaque animal, à la fois un prédateur et une proie. Finalement tous les animaux s’entre-dévorent. La nature est le théâtre d’une violence infinie.

« Dans le vaste domaine de la nature vivante, il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres in mutua funera : dés que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi : depuis l’immense catalpa jusqu’au plus humble graminée, combien de plantes meurent, et combien sont tuées ! Mais dés que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois cachée et palpable, se montre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division de l’espèce animale, elle a choisi un certain nombre d’animaux qu’elle a chargé de dévorer les autres : ainsi, il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie, des quadrupèdes de proie. Il n’y a pas un instant de la durée où un être vivant ne soit dévoré par un autre. »                       J. DE MAISTRE, Les Soirées de Saint-Petersbourg, t.2.

d – Violence organique.

L’équilibre entre les forces de vie et les forces de mort est fragile. Bactéries, microbes, virus agressent en permanence l’organisme. Les maladies, les douloureux processus du vieillissement et la mort sont inévitables.

Les pulsions, lorsqu’elles ne sont pas satisfaites, nous font violence. 

Freud affirme l’existence d’une pulsion de mort, Thanatos, présente chez tous les êtres vivants.

Les biologistes affirment que la violence a des bases neurologiques, bioélectriques et biochimiques. Le professeur Delgado, à Madrid rend furieux un taureau en envoyant des impulsions électriques, à distance, dans des zones particulières de son cerveau.

 Théoriquement la finalité de la société devrait être la diminution de la violence, voire sa disparition, or la violence dans la société est pire que celle de la nature.

     La société a pour fonction de neutraliser la violence.

1)  Dans le cours d’Anthropologie, nous avions vu qu’au moment de la maîtrise du feu par l’homme, s’amorçait une inversion de la sélection naturelle. Les plus faibles étaient protégés dans le cercle de feu. Au cours des siècles suivants, la « protection de la veuve et de l’orphelin » apparaissait comme un idéal. 

2)  Les rites comme la chasse par exemple assurent une bonne canalisation de la violence. La chasse  dirige la violence à l’extérieur de la société. Le sport assure une fonction similaire.

3)  Les religions mettent en place :

– une morale qui interdit la violence réelle sous toutes ses formes, en pensées en paroles et en actes. Cf. (tu ne tueras pas, tu ne voleras pas.)

– elles valorisent comme un idéal l’amour du prochain et la protection des plus démunis.

– à travers les rites sacrificiels, elles détournent et concentrent la violence sur le symbole du bouc émissaire. (cf. théorie de René Girard, La violence et le sacré).

4)  La justice : toutes les sociétés édifient les lois interdisant les agressions et prévoient des sanctions pour la transgression de ces lois, (code pénal ), amendes, prison, autrefois peine de mort.

5)  L’éducation, au départ fondée sur l’amour (relation mère/enfant), inculque des rites de politesse. Polir signifie rendre lisse et brillant, C’est à dire ôter les aspérités de la violence, donc civiliser au sens ancien. Devenir humain, c’est s’hominiser, (= acquérir les caractères essentiels qui nous différencient des animaux), mais surtout s’humaniser, (= apprendre à reconnaître dans l’autre être humain un semblable et le respecter). Cf. le cours d’Anthropologie.

6)  Le langage : l’apprentissage du langage, du code de la parole, en vue de la communication permet de s’exprimer et de s’expliquer. La possibilité de l’échange par les mots à travers le dialogue, pourrait théoriquement, rendre inutile l’échange de coups. L’homme cultivé est souvent un humaniste, pas toujours hélas.

7)  L’art : véritable catharsis, (=  purification de toutes les passions, y compris les mauvaises selon Aristote), fantastique processus de sublimation, selon Freud, qui donne à l’homme la possibilité de transformer sa libido, mais aussi son désir de mort en un chef d’œuvre esthétique.

8)  La science :  la médecine en particulier dans sa finalité de guérison, mais aussi toutes les autres recherches scientifiques et techniques qui ont pour but de nous protéger des violences de la nature, digues, paratonnerre etc.

9) La technologie. La société prévoit, forme et utilise tout un personnel de sécurité chargé d’empêcher et de sanctionner la violence. Les bourreaux autrefois, les gardiens de prisons, les gardiens de la paix, l’armée, les stratégies de défense nucléaire. Il existe une spécialisation technique des professionnels de l’anti-violence, hautement qualifiée, tireurs d’élite, troupes de choc et d’intervention rapide, brigade antigang, G.I.A (Groupe d’Intervention Armée ). L’étude des stratégies et les méthodes de gestion de la violence  deviennent scientifiques. 

CRITIQUE. L’existence d’une violence humaine.

Cependant toutes ces institutions se pervertissent et peuvent devenir instruments de violence. 

1. L’histoire nous montre que dans la société l’écrasement du faible, les guerres, les conquêtes, les massacres n’ont jamais cessé à travers les siècles.

2. Les rites sont souvent d’une extrême violence. Rituels d’initiation dans les sociétés dites primitives, fêtes dionysiaques durant lesquelles toutes les sortes de violences étaient autorisées et qui se terminaient par le meurtre d’un jeune homme coupé à la hache, dont on mangeait le corps et dont on buvait le sang… Voir aujourd’hui la violence autour des matches de football.

3. Les religions ont souvent produit le processus du refoulement décrit par Freud, et un fanatisme d’une violence inouïe.

4. La « justice » a souvent été au service des plus forts. Les lois ne sont pas toujours justes. Dans l’Antiquité, il était légal donc « juste » de posséder des esclaves. Marx pense que les lois édictées durant la Révolution Française ont été faites par les Bourgeois pour protéger leurs intérêts. 

5.L’éducation est très répressive. Freud nous montre combien le processus éducatif qui consiste à nous civiliser est subtilement violent, et aboutit à la fabrication d’un « Surmoi » qui est un véritable gendarme intérieur. Cf. l’éducation de Victor de l’Aveyron, dans le film, L’enfant Sauvage.

6. Le langage exprime aussi bien l’amitié que la violence, voir plus loin.

7. L’art libère l’artiste, mais le spectateur est souvent « violenté » par la violence de l’artiste. La contemplation d’une œuvre violente, le spectacle d’un film violent peuvent nous inciter à exprimer notre propre violence.

8. La science est surtout « thanatocratique », elle nous donne infiniment plus de pouvoir de détruire que de pouvoir de créer. Nous pouvons anéantir en 15 minutes un monde qui a mis 15 milliards d’années à se fabriquer, cf. H. Reeves. Alors que nous ne pouvons pas créer une seule cellule vivante. 

La violence humaine est pire que la violence naturelle : La violence dans la société.

Comment ne serions-nous pas violents ?

– Si nous sommes les « fils de Caïn », et les descendants de tous ceux qui ont commis la violence mais aussi de tous ceux qui l’ont subie, avons-nous hérité de cette rage du meurtre ?

– Et, si nous sommes les produits de la nature, les « enfants des étoiles » H.Reeves, et des « fils de singe », comment échapper à cette fatalité ? Mais nous sommes violents au-delà de toute mesure, notre violence peut devenir monstrueuse: 

A . Le constat de la violence humaine  :

« Au-dessus de ces nombreuses races d’animaux est placé l’homme, dont la main destructrice n’épargne rien de ce qui vit ; il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s’instruire, il tue pour s’amuser, il tue pour tuer : roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rein ne lui résiste.(…)

Mais cette loi s’arrêtera-t-elle à l’homme? Non sans doute. Cependant quel être exterminera celui qui les extermine tous ? Lui. C’est l’homme qui est chargé d’égorger l’homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricordieux ; lui qui est né pour aimer ; lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer ; lui enfin à qui il a été déclaré qu’on redemandera jusqu’à la dernière goutte du sang qu’il aura versé injustement ? C’est la guerre qui accomplira le décret. (…)

La guerre s’allume. L’homme saisi tout à coup d’une fureur divine, étrangère à la haine, et à la colère, s’avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu’il veut  ni même ce qu’il fait. Qu’est-ce donc que cette horrible énigme ? Rien n’est plus contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins : il fait avec enthousiasme ce qu’il a en horreur. (…)

Ainsi s’accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu’à l’homme, la grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre entière continuellement imbibée de sang, n’est qu’un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu’à la consommation des choses, jusqu’à l’extinction du mal, jusqu’à la mort de la mort. 

                               J. DE MAISTRE, Les Soirées de Saint-Petersbourg, t.2.

B. L’ANALYSE DE LA VIOLENCE HUMAINE.

« D’une part, l’homme est semblable à de nombreuses espèces animales en ceci qu’il combat sa propre espèce. Mais d’autre part, il est, entre des milliers d’espèces qui se battent, la seule où la lutte soit destructive… L’espèce humaine est la seule à se livrer à des massacres, la seule à ne pas s’adapter à sa propre société. » Tinbergen, (éthologue) cité par E.Fromm, dans La Passion de détruire.

La violence humaine est spécifique, unique, tristement « originale ».

L’agressivité animale, que Fromm qualifie de « bénigne » a les caractères suivants :

1. L’agression est phylogénétiquement programmée. Elle est instinctive, est innée.

2. Elle a une utilité biologique Elle se déclenche quand les intérêts vitaux sont menacés. L’agression est défensive, au service de la vie de l’individu et de l’espèce.

3. Elle cesse dés que la pulsion est satisfaite.

L’agressivité humaine, que Fromm qualifie de « maligne » est la cruauté.

1. Elle est artificielle. Elle est inventée par l’intelligence et l’affectivité. Elle utilise toutes les inventions techniques. (Cf. toutes les formes de tortures.)

2. Elle est gratuite. Elle ne protège pas les intérêts vitaux. 

3. Elle est indéfiniment renouvelée, donc sans fin, parce qu’elle produit de la jouissance (sadisme).

C. Les différentes formes de violence.

La violence dans la société prend des formes très variées.

Elle peut être brutale, physique, utiliser toutes les formes de la technique. Elle peut être psychologique, très subtile et s’exprimer au moyen du langage et des symboles. Elle peut être morale, économique, socio-politique, culturelle…Elles peuvent toutes se concentrer dans une forme d’expression. Les violences citées sont à interpréter dans les deux sens : passives et actives.

1.Violence physique.

La brutalité physique, c’est l’attaque, la blessure, le viol, toutes les formes de sévices et de tortures, le meurtre. Caïn tue son frère Abel, dés le commencement de l’humanité.

Hegel pose l’hypothèse d’une relation « agonistique », dés l’origine. Pour être reconnu par une autre conscience comme un être supérieur aux autres êtres de la nature, donc dans sa dignité et dans sa supériorité, un être vraiment humain ne doit pas avoir peur de la mort, il doit accepter de mourir pour rien. C’est donc dans une lutte à mort qu’il prouve sa dignité, donc dans un comportement violent.

Quand la violence physique utilise la technique, elle multiplie sa puissance et son efficacité. A mesure que la science et la technique progressent. Les techniques de torture évoluent vers des formes de cruauté de plus en plus « raffinées ».

La violence physique peut se retourner contre soi-même dans les automutilations et le suicide.

2.Violence économique.

C’est dans l’acte d’appropriation de la terre que J.J.Rousseau voit la première violence et l’origine de toutes les autres violences. 

« Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misère et d’horreurs n’eût point épargné au genre humain celui qui arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables, Gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne! » Cf. Discours sur l’origine et les fondements de l’Inégalité, II.

L’exploitation des hommes dans le travail, leur réduction en esclavage, le vol, la pauvreté, la misère sont la cause d’une infinité de souffrances subies, mais aussi de haine et de désir de mort de la part des opprimés. Voir analyse de Marx, dans le cours sur le Travail. 

3. Violence culturelle.

L’éducation implique une forte répression des pulsions et beaucoup de sanctions. Civiliser un être c’est d’abord lui faire violence. Freud montre toute la violence contenue dans les tabous et dans les modèles que la société nous impose. L’intériorisation de ces interdits et des exigences de la société constitue le « Surmoi », véritable tyran invisible.

Apprentissage de la violence à travers les jouets. Voir les catalogues de « jouets pour garçons » et les logiciels de jeux qui exacerbent le désir de se battre et de tuer.

4. Violence politique.

Les différents régimes tyranniques, fascistes, totalitaires… les répressions, goulags, camps de concentration, holocaustes, exterminations. 

Violence institutionnelle : la guerre. La torture. 

Soumission passive de l’homme à la violence si elle est « commandée » par l’état ou l’institution. Cf. l’expérience de Stanley Milgram, professeur à l’Université de Yale, aux U.S.A. : des étudiants en psychologie, censés étudier les manifestations de la douleur sur l’être humain, envoient des décharges électriques à un « prisonnier condamné », assis sur une chaise électrique. L’intensité des décharges est inscrite sur un clavier à leur disposition, les niveaux d’intensité mortelle sont inscrits en rouge. En réalité, le « prisonnier » est un acteur, et ce sont les étudiants qui sont les cobayes! Il est question d’analyser, dans une situation institutionnelle, dans quelles limites un homme obéit ou résiste aux ordres. Dans ce contexte précis, presque tous les étudiants « obéissent » au professeur en blouse blanche, et torturent le « prisonnier » jusqu’à la mort! Cette expérience est mise en scène dans le film I. comme Icare.

5. Violence affective. 

Plus subtile, mais non moins douloureuse est la violence des sentiments.

Haine, colère, fanatisme, passions, trahison, menace, peur, terreur, angoisse…qui se traduit par des gestes, des paroles, des intonations (=langage extra-linguistique) ou des regards.

6. Violence morale.

Honte, humiliation, viol, mépris, racisme, sexisme, vengeance, ressentiment, remords (= boomerang de la violence ?). Violence de la relation avec autrui selon Sartre: « L’enfer c’est les autres ». L’autre par son regard nous aliène, nous chosifie. 

7. Violence intellectuelle : celle du langage , à travers les mots. Enfermer les êtres dans des mots, des étiquettes, des diagnostics. Conditionnement, dogmatisme. Mensonges, délation, calomnies, rumeurs, injures, langage grossier.

Les mots peuvent avoir la violence d’un revolver. Cf. V.Hugo, « Mets un mot sur un homme, et l’homme meurt en frissonnant, pénétré par la force profonde. » Voir tout le cours sur le Langage. 

8. Violence symbolique.

Le langage imagé des religions : les menaces et les descriptions de l’enfer.

Les blasphèmes s’exprimant par une manipulation offensive, méprisante de symboles considérés comme sacrés.

La magie noire.

Les images subliminales. 

9. Violence psychique intérieure.

D’une part toute société est fondée sur une violence originelle : le meurtre du père, exprimée par les mythes et les rites, cf. Freud.

D’autre part, le « Moi » est tyrannisé par « trois despotes (…) le monde extérieur, le Surmoi et le ça », Freud. De ce fait, notre univers intérieur, le psychisme, est constamment en état de conflit. Lorsque ce conflit est mal géré, ou trop intense, le psychisme en détresse produit de l’angoisse. Notre violence intérieure, le plus souvent est déplacée et condensée sur le monde extérieur.

      Les théories de la violence.

Justifications de la violence : 

Dans un premier temps l’on pourrait penser que seuls des hommes violents et anti-philosophes justifient l’usage de la violence. Calliclès, que Platon met en scène dans ses dialogues, est précisément non seulement un adversaire de Platon, mais de la philosophie en général qu’il juge comme une « activité ridicule ». Cependant, il n’en est rien, plusieurs idéologies valorisent la violence.

1. Religions de la Bible : Colères d’un Dieu jaloux. Déluge, destruction de Sodome et Gomorrhe. Islam : Coran Justification de la guerre sainte;

2. Penseurs politiques

–  Machiavel, voir le cours sur l’Etat. « La fin justifie les moyens ». Pour réaliser une politique juste, selon Machiavel, il ne faut pas hésiter à utiliser la violence, se faire loup avec les loups, lions avec les lions.

–  Hobbes, voir cours sur l’Etat. Les hommes sont naturellement ennemis. « Homo, homini lupus. » (= l’homme est un loup pour l’homme.) Donc il faut concentrer tous les pouvoirs en un homme fort et puissant qui saura imposer la paix par la violence.

3. Philosophie hégélienne.

a. L’être humain ne peut se faire reconnaître comme être humain qu’à travers la violence: le combat où il accepte de risquer sa vie

b.  La « Raison » (ou « Idée »), ne se déploie dans la nature d’abord, dans l’histoire ensuite qu’à travers le processus dialectique. Celui-ci implique une « négativité ». C’est à dire qu’il n’existe aucun état ni aucun phénomène sans une force « négative » (= qui s’oppose à lui), pour l’obliger à se transformer, à se dépasser ( se « subsumer » écrivent les traducteurs de Hegel). Mais cette force s’exprime le plus souvent par la violence, en tout cas à travers l’histoire. Le peuple qui « gagne » est pour Hegel celui qui est du côté du progrès de la Raison. Ce qui revient à justifier la violence. Quelle aurait été la position de Hegel au XX e siècle?  

4. Marx.

Marx fait d’abord le constat de la violence liée à la division des classes sociales et à l’oppression injuste et violente des classes dominées par les classes dominantes.

La société sans classe et « juste » qu’il propose dans la réalisation de son programme politique : l’édification d’une société communiste, ne peut se faire sans une utilisation de la violence. La révolution ne peut faire l’économie de la violence contre une classe qui l’a elle-même créée. Il s’agit de savoir gérer politiquement cette violence pour qu’elle soit constructive. Selon Marx, la lutte contre l’injustice et l’inégalité est une violence juste et légitime. 

5. Attention au contre sens sur la philosophie de Nietzsche.

Nietzsche est souvent présenté comme un philosophe de la « guerre » et de la violence. Il est vrai qu’il n’est pas un adepte du repos, de l’immobilité ni du bonheur! 

Mais tout son discours est métaphorique. Quand il fait l’apologie de la « guerre », il ne s’agit pas de la guerre politique, mais d’une attitude de lutte et de combat constants contre la médiocrité. Avoir l’esprit « guerrier », c’est n’être jamais en repos, toujours en mouvement et en dépassement. Sa figure idéale : le Surhomme, passe par trois stades 1. Le chameau, 2. Le lion, 3. L’enfant. Si le stade du « chameau » implique une révolte, celle-ci est purement individuelle et intérieure. Quant au stade de l’enfant, il est au-delà de toute manifestation de violence. 

6. Sartre.

La relation avec l’autre est nécessairement violente. Le regard de l’autre nous aliène, nous « chosifie », nous transforme en « en-soi ». L’enfer c’est les autres. » Mais nous ne pouvons pas exister sans eux. Voir les cours sur la Conscience et sur Autrui. 

   La non-violence.

1. Hindouisme : 

 Ahimsa, est un mot sanscrit qui signifie non-violence ou non-nuisance, formé de « a » préfixe privatif, et de « hims », dérivé de han : frapper, blesser, tuer.

Ce terme est très ancien, il apparaît dans les textes de l’hindouisme, vers le VI°  avant J.C., en Inde. Il qualifie une attitude spirituelle et morale essentielle qui figure en première place dans la liste des quatre prescriptions du Yoga-sutra. 1. La non-violence, 2. Le non-vol, 3. La pureté, 4. Le non-mensonge. Cette attitude entraîne le végétarisme, et la disparition progressive des sacrifices rituels du védisme (sacrifice du cheval). 

Selon la pensée indienne, il existe, au-dessus de la compétition vitale qui règne sur la terre, une Energie universelle et conciliatrice, totalement harmonieuse et bienfaitrice, à laquelle l’homme peut se relier en dépassant sa condition humaine, et en se fondant dans le Soi. Cette énergie suprême existe aussi à l’intérieur de nous, selon le grand philosophe Sankara, (IX° siècle). Il suffit donc d’apprendre à nous recueillir, et à la rencontrer au fond de nous-mêmes, ce qu’enseigne la technique du Yoga.  

2. Bouddhisme

Ce sont les bouddhistes qui ont généralisé l’importance de la non-violence, dans la valorisation de la compassion. Les moines jaïn vont jusqu’à filtrer l’eau qu’ils boivent, se couvrir la bouche d’un léger tissu, et balayer le sol devant chacun de leur pas, pour éviter de détruire le moindre insecte! Pour le Bouddha, c’est avant tout la compassion et la bienveillance universelles qui nous conduisent à la paix intérieure et au Nirvana. Milarépa, est un exemple célèbre du pouvoir de transformation opéré par la compassion. Il était un grand  assassin et pratiquait la magie noire, une fois converti, il est devenu l’un des plus grands sages  du Tibet. La pratique de la violence accroît le « karma ». Cela signifie, en résumé, que toute violence commise, en pensée, en parole et en action, se retourne nécessairement contre nous, comme un boomerang, soit dans notre vie présente, soit dans nos vies futures, (théorie de la réincarnation). Les hommes violents font d’abord leur propre malheur.

3. Socrate.

Toute la philosophie de Socrate tend vers la non-violence. Il vaut mieux selon lui subir l’injustice et la violence plutôt que de les commettre. Il voit dans la philosophie, conçue comme une quête de la sagesse, un remède à la violence. Celui qui, guidé par un sage, parvient à se détacher du monde matériel, et accède au monde intelligible, est de ce fait purifié de toute violence. Au moment de la dialectique contemplative, il acquiert une forme de compassion qui le pousse à retourner libérer ses anciens compagnons.

Platon, lui-même, partageant les conceptions de son maître, s’était rendu en Sicile, pour convertir à la philosophie le célèbre tyran de Syracuse, Denys, mais il a échoué dans sa tâche!

Dans le mythe d’Er, Platon décrit les tourments infernaux subis au Tartare, par ceux qui ont commis l’injustice sous toutes ses formes : réduction des hommes en esclavage, meurtre, trahison…

Socrate accepte, sans aucune révolte, sa propre condamnation à mort.

4. Une tendance pacifiste au sein du christianisme

« Aimez vos ennemis, faites le bien et prêtez sans rien attendre en retour », paroles du Christ rapportées par Luc, VI, ou encore « Et moi je vous dis de ne pas résister au mal. Si l’on vous frappe sur la joue droite, tendez encore la gauche. » Sermon sur la montagne, Matt. V.

 Saint François d’Assise, prêchait l’humilité et l’amour de toutes les créatures. On raconte qu’il avait atteint un tel état de paix intérieure que les bêtes féroces elles-mêmes devenaient inoffensives en sa présence. Cf. la légende du loup de Gubbio. Dans le Cantique des créatures, il révèle le secret de l’harmonie et de la paix. Savoir parler aux oiseaux ou encore « le langage des oiseaux », était le signe de la parfaite réalisation de cet état de bienveillance universelle.

5.   Kant : respecter le devoir moral.

Toute la pensée kantienne vise à la réalisation d’une « paix universelle » à travers le respect du devoir édicté par notre conscience morale, que Kant nomme « Raison Pratique ».  

Les trois impératifs catégoriques de la RAISON PRATIQUE sont les suivants :

I « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée par ta volonté en loi  universelle de la nature. » 

2   » Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la  personne de tout autre, toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen ».

3   » Agis de telle sorte que tu sois à la fois législateur et sujet dans le règne des fins. » 

C’est seulement à cette condition que l’être humain peut réaliser la paix, non seulement dans le monde mais aussi à l’intérieur de lui-même.

6. Gandhi.

Gandhi est formé à la fois par la tradition orientale et par la tradition chrétienne (évangélisme britannique) de la non-violence. Mais il n’est pas seulement un théoricien de la non-violence, il a réussi à la faire pratiquer par tout un peuple, et à en faire un instrument de combat d’une extraordinaire puissance : refus de travail ou d’obéissance à un ordre injuste, paralysie de tout un système, non-collaborations collectives, grandes marches silencieuses, et même grèves de la faim, sans jamais aucune brutalité. 

La non-violence suppose une grande maîtrise de soi, et de l’héroïsme, car en résistant « passivement » (mais cette passivité est le résultat d’une grande activité intérieure et d’une grande perfection morale) aux forces violentes de l’oppresseur, il met en jeu sa propre vie. L’attitude non-violente tente de mettre fin au cycle de la violence, en montrant à l’agresseur qu’il se trompe. Elle suppose qu’il existe chez l’adversaire une conscience morale capable d’être éveillée, pour le guérir de sa propre  violence. L’adversaire n’est jamais un être à abattre, mais un homme qu’il faut amener à réfléchir, et à convertir. La non-violence déclenche une énergie spirituelle qui se propage chez l’adversaire et l’oblige à se remettre en question et à prendre conscience de ses erreurs. « Ce n’est pas avec le mal mais avec le bien qu’on arrête le mal. » Disait Bouddha. Malheureusement, cette force est sans effet en face d’un être sans conscience, une machine, un animal ou un « barbare » (= celui qui refuse de reconnaître l’autre comme un être doué de conscience).

Beaucoup de mouvements pacifistes ont suivi cette voie, Martin Luther King aux U.S.A., Lanza del Vasto en France fonde l’association de l’Arche, les objecteurs de conscience…

7.  L’éducation aimante :  

Freud ne croit pas qu’il existe une éducation idéale, qui puise rendre l’homme à la fois heureux et paisible et en même temps adapté à la société. « Madame, quoique vous fassiez, ce sera mal. », répondait-il à une femme qui lui demandait comment bien éduquer son fils. Ses successeurs ont un avis plus nuancé. La psychanalyste d’enfants,  F.Dolto, affirme qu’une éducation sans tabous, fondée sur des interdits bien compris, un bon apprentissage des codes d’expression et une communication aimante, devrait pouvoir réduire la souffrance donc le comportement agressif de l’individu.

9. La génétique :

Faut-il croire que les progrès de la génétique vont permettre de localiser la violence et d’agir sur elle ? Que seraient des clones génétiquement non-violents ? Peut-être serait-ce non seulement les priver de tout ressort et de toute liberté, mais surtout les désigner immédiatement comme victimes. 

La violence est une énigme qui défie l’intelligence humaine.

Conclusion : Le désir peut exprimer aussi bien l’amour de la vie que la haine de la vie.