Conte indien : Le sage et le faon.
Le Sage et le faon
« Un vieil homme ayant accompli tous ses devoirs terrestres, s’en alla dans la forêt, décida de s’offrir à Dieu, et devint un « sannyasin » (Le Sannyasin, en Inde, est un homme qui, ayant accompli tous ses devoirs familiaux et sociaux, abandonne tout, s’isole dans la forêt et se consacre à la quête de la perfection, c’est à dire de la sainteté.)
Là, dans un dépouillement extrême, des journées entières il pratiquait la méditation, tendu vers la perfection. Soudain, il fut interrompu et distrait par une scène insolite : une biche gravide, (= enceinte) poursuivie par un tigre, s’élança comme une flèche au-dessus de la rivière, expulsa son petit faon dans l’eau et se fracassa mortellement sur l’autre rive.
Le faon allait se noyer certainement. Le Sannyasin hésitait à interrompre sa méditation. Redescendre de si haut pour un animal ! Pourtant, sans réfléchir plus, il se jeta spontanément dans l’eau et rapporta chez lui le petit faon. Il fallut le nourrir, aller chercher du lait au village, l’héberger la nuit …
Quelques années passèrent. Le faon gambadait à son aise, partait dans la journée, et le vieil homme se replongea dans sa quête d’absolu. Mais, au fond de son âme, il rencontrait l’image du faon dans la clairière et l’ombre du tigre rôdant bien près, bien trop près. Il attendait alors avec impatience son retour rassurant, pour pouvoir méditer en sécurité.
L’heure de sa mort sonna. Allongé sur sa couche, il se préparait à partir loin et haut, la conscience détachée, élevée, concentrée uniquement sur l’absolu pour triompher enfin de l’existence et être éternellement libéré. En cet instant ultime et sacré, le faon lui lécha les pieds, alors, fondant d’amour pour ce petit être qu’il allait abandonner, il se demanda douloureusement qui, demain, s’occuperait de lui. Il mourut avec cette pensée.
Et bientôt, dans une autre existence, il se trouva réincarné en … biche. »
Texte traduit du sanscrit..
Essai d’interprétation :
Comme dans un rêve, tous les êtres du conte représentent des énergies ou tendances émanant du personnage central.
Une biche –pole pulsionnel de douceur et d’humilité apparente – habitée par un être en devenir (pleine d’un projet), s’élance sur l’autre rive. Le symbole de la quête de « l’autre rive » a trait à la mort. Le sannyasin est un homme tendu par le désir de réussir sa mort, c’est-à-dire de « passer de l’autre côté » dans un état de perfection absolue. Pour les Hindouistes, en effet, la qualité de la future incarnation dépend de l’état de conscience et de la dernière pensée au moment de la mort. Mais le mouvement de la biche est déterminé par celui du tigre. Un dynamisme en engendre un autre. Le tigre est une énergie agressive. C’est un instinct de toute puissance qui sous-tend l’humilité apparente de sa quête de perfection. Sauter « bien » et puissamment de l’autre côté, sur « l’autre rive ». La quête d’absolu et de perfection est engendrée par une puissance féroce !
La biche est « gravide » c’est-à-dire porteuse de vie et d’avenir, de potentialité en germe. Au moment de la mort, à l’extrémité de la vie, la pensée de la mort est détournée par l’amour de la vie. Et finalement, la préparation à la mort donne naissance à la vie. Le germe de l’opposé surgit. Comme dans le Yin et le Yang, chaque dynamisme engendre son contraire. La violence de la quête fait émerger un contenu opposé : biche / tigre – homme / animal – vieillard / nouveau-né – violence/douceur – puissance / humilité – mort / vie.
Pour les Hindouistes, en se laissant aller à son affectivité, le vieil homme s’est détourné de la pureté de son esprit, a perdu toute son « avance » dans le cycle des réincarnations, il est donc revenu en arrière, dans le monde animal.
Pour les Bouddhistes, au contraire, sa véritable nature – douceur, amour, tendresse – a été occultée, étouffée, « refoulée » par son idéal de perfection, elle se révèle dans une situation de tension ultime.
Celle-ci a fait éclore sa véritable nature : la compassion et l’amour de l’autre. Il est maintenant en route dans sa voie authentique, celle de l’apprentissage de l’humilité et de la douceur.
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