Machiavel

MACHIAVEL  XV-XV°    Philosophie-politique   Italie

« La fin justifie les moyens »   Le Prince.

Deux lectures :  

l’une « machiavélique » : la fin, elle-même est immorale, elle relève de l’ambition personnelle. Le pouvoir pour le pouvoir, à tout prix.

L’autre « machiavélienne » : la fin est justifiée, elle a une valeur morale : sauver le peuple. 

Pour Machiavel, le pouvoir est une manipulation qui relève d’une habileté technique. Il est impossible de fonder le pouvoir sur une rationalité ou sur une morale quelconque. Les hommes sont bêtes et méchants, le prince doit rester froid et lucide. Pour être efficace, il faut être habile et utiliser n’importe quel moyen pour prendre et conserver le pouvoir. Le pouvoir n’est ni de nature divine, ni de nature raisonnable, il n’est qu’une simple technique, qui utilise à l’envi, le caprice, l’immoralité, la tyrannie.  

« Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus :  tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien ; mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous tenir la vôtre? (…) Ce qui est absolument nécessaire, c’est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l’art de simuler et de dissimuler (…). On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince et surtout à un prince nouveau, d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’Etat, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l’ai dit, que tant qu’il le peut il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. » Machiavel.

« Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est propre aux hommes, l’autre nous est commune avec les bêtes; mais lorsque les lois sont impuissantes, il faut bien recourir à la force; un prince doit savoir combattre avec ces deux espèces d’armes; c’est ce que nous donnent finement à entendre les anciens poètes dans l’histoire allégorique de l’éducation d’Achille et de beaucoup d’autres princes de l’Antiquité, par le centaure Chiron, qui sous la double forme d’homme et de bête apprend à ceux qui gouvernent, qu’ils doivent employer tour à tour l’arme propre à chacune de ses deux espèces, attendu que l’une sans l’autre ne saurait être d’aucune utilité durable. Or, les animaux dont le prince doit savoir revêtir les formes sont le renard et le lion. Le premier se défend mal contre le loup, et l’autre donne facilement dans les pièges qu’on lui tend. Le prince apprendra du premier à être adroit, et de l’autre à être fort. Ceux qui dédaignent le rôle de renard n’entendent guère leur métier; en d’autres termes un prince prudent ne peut ni ne doit tenir sa parole, que lorsqu’il le peut sans se faire tort, et que les circonstances dans lesquelles il a contracté un engagement subsistent encore.

Je n’aurais garde de donner un tel précepte, si tous les hommes étaient bons; mais comme ils sont tous méchants et toujours prêts à manquer à leur parole, le prince ne doit pas se piquer d’être plus fidèle à la sienne; et ce manque de foi est toujours facile à justifier. J’en pourrais donner dix preuves pour une, et montrer combien d’engagements et de traités ont été rompus par l’infidélité des princes, dont le plus heureux est toujours celui qui sait le mieux se couvrir de la peau du renard. Le point est de bien jouer son rôle, et de savoir à propos feindre et dissimuler. Et les hommes sont si simples et si faibles que celui qui veut tromper trouve aisément des dupes. (…) Il n’est donc pas nécessaire à un prince d’avoir toutes les bonnes qualités dont j’ai fait l’énumération, mais il est indispensable de paraître les avoir; j’oserai même dire qu’il est quelquefois dangereux d’en faire usage, quoiqu’il soit toujours utile de paraître les posséder. Un prince doit s’efforcer de se faire une réputation de bonté, de clémence, de piété, de fidélité à ses engagements, et de justice; il doit avoir toutes ces bonnes qualités, mais rester assez maître de soi pour en déployer de contraires, lorsque cela est expédient.

Machiavel, Le Prince, ch. XVIII.