LÉVI-STRAUSS XX° Philosophe-Anthropologue France.
* Le STRUCTURALISME.
* LA DISPARITION DE L’HUMANITÉ.
Lévi-Strauss est un ethnologue de « terrain », qui a vécu plus de vingt ans chez des Indiens d’Amérique du sud, (les Bororos et les Nambikwaras) dans des sociétés dites « primitives », pour étudier leurs langages, mythes, rites, coutumes… A son retour, il a enseigné au Collège de France, tout en continuant ses recherches sur les mythes.
Lévi-Strauss affirme que tout fait humain obéit à une structure (= un modèle, des règles logiques et systématiques) qui s’exprime par un code. Le langage, les relations de parenté, la cuisine, l’architecture, la musique, les mythes… sont tous des langages au sens large et sont codés. L’on peut analyser n’importe lequel de ces domaines, et déchiffrer son code. Ce code obéit à des lois logiques ou mathématiques rigoureuses.
Chaque homme est, à son insu (= sans qu’il le sache), « structuré », « modelé », fabriqué par ce code, (un peu comme une gaufre est structurée par son moule à gaufre. Pardon pour cette comparaison !). Chaque homme est donc un « système codé » et à son tour, un « système codant« , c’est-à-dire qu’il perçoit la société, les choses, l’univers… à travers ses propres codes, mais il l’ignore.
Il n’y a donc pas de place pour un SUJET PENSANT par lui-même. Notre propre pensée est le résultat de cette structure. Le sujet pensant n’est pas une unité, une subjectivité constituante, mais le résultat d’une intrication très complexe de codes et de symboles qui lui préexistent, et qui lui sont transmis par la société dans laquelle il vit. En ce sens, le MOI est en réalité un NOUS, c’est-à-dire une expression de la société. C’est ce que veut dire Lévi-Strauss lorsqu’il parle de la « mort de l’homme« .
Contre Sartre qui privilégie l’HISTOIRE (= la DIACHRONIE),
1. Le STRUCTURALISME.
Lévi-Strauss privilégie le jeu des STRUCTURES (= la SYNCHRONIE).
* Deux exemples d’analyses structuralistes :
Les relations de parenté : LA PROHIBITION de L’INCESTE.
La prohibition de l’inceste est l’interdiction des relations sexuelles consanguines (= à l’intérieur d’une même famille, entre fils et mère, frère et sœur…). Cette prohibition de l’inceste est universelle, dans la société humaine. En sont « dispensés » ceux qui ne sont pas des hommes, les animaux, et ceux qui se considèrent au-dessus des hommes, comme des dieux, les pharaons, ou certains empereurs.
Cette interdiction implique un choix obligatoire du partenaire sexuel, (époux, épouse), à l’extérieur de la famille (= exogamie). La prohibition de l’inceste engendre ce qu’on appelle des « règles de parenté« . Pour éviter l’inceste, il faut logiquement, au minimum trois familles, et imposer un sens de circulation des partenaires.
En bref, la prohibition de l’inceste implique selon Lévi-Strauss :
a) – UN ECHANGE TRIANGULAIRE.
Famille A, famille B, famille C. Seuls les hommes du groupe A peuvent épouser les femmes du groupe B, seuls les hommes du groupe B peuvent épouser les femmes du groupe C, et ainsi de suite…
S’il y a plus de trois familles, les liens de parenté permis et les liens de parenté interdits, deviennent d’une complexité extrême. Pour un groupe de 500 personnes, il nous faut un logiciel informatique pour clarifier la situation. Or Lévi-Strauss constate, qu’à l’intérieur du groupe, chacun « sait » qui est permis, et qui est interdit, ce qui suppose un fonctionnement logique parfait de leur pensée.
b)- UN TRIPLE ECHANGE. (C’est à dire, à trois niveaux) :
1- social : circulation des individus dans les différentes familles, d’où liens entre les familles. 2 – économique : pour compenser la perte du jeune homme (qui est producteur de richesse), invention de la « dot » de la part de la famille de la jeune fille. 3 – linguistique : nécessité de s’entendre, de communiquer pour gérer ces relations, sur la base d’un code particulier : la PAROLE. C’est ce triple échange qui est fondateur de la société humaine. (Cf. Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté.)
Les CODES CULINAIRES. La cuisine et les techniques de cuisson sont en réalité des codes et elles ont des significations sociales et symboliques. Le « cru« , le « pourri« , et le « cuit » s’articulent selon un axe et une logique, qui distinguent non seulement la nature et la culture, mais aussi toute une hiérarchie sociale : voir le tableau qui suit.
« SUPRA-CUIT » : (divin) les CENDRES pour les dieux
« rôti » (monarchie)
« grillé » (aristocratie)
« CUIT » : (culture) « frit » (bourgeoisie)
« bouilli » (peuple)
« Pourri » (monde intermédiaire, tabou)
« CRU » : (Nature = animalité)
INFRA-CRU : (divin) Le MIEL, l’hydromel,
le nectar…
Nourriture des dieux.
2. LA DISPARITION DE L’HUMANITÉ.
Lévi-Strauss pense que l’humanité est un accident dans l’univers, elle a été produite par hasard. Elle n’a pas toujours existé, et elle va disparaître parce que sa fonction est de fabriquer de l »entropie » : l’entropie est la tendance de tout système à évoluer vers le désordre et l’inertie, donc vers la mort. La société humaine désagrège, détruit tout ce qui vit et se reproduit, pour construire des structures, complexes certes, mais qui elles, ne se reproduisent pas. Elle n’est donc qu’une « efflorescence passagère« , condamnée comme les fleurs du printemps à périr. Il est le théoricien de la mort de l’homme.
Texte
1-« Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. Les institutions, les mœurs et les coutumes que j’aurais passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d’une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut être celui de permettre à l’humanité d’y jouer son rôle. Loin que ce rôle lui marque une place indépendante et que l’effort de l’homme – même condamné- soit de s’opposer vainement à une déchéance universelle, il apparaît lui-même comme une machine peut-être plus perfectionnée que les autres, travaillant à la désagrégation d’un ordre originel, et précipitant une matière puissamment organisée vers une inertie toujours plus grande et qui sera un jour définitive. Depuis qu’il a commencé à respirer et à se nourrir jusqu’à l’invention des engins atomiques et thermonucléaires, en passant par la découverte du feu – et sauf quand il se reproduit lui-même – l’homme n’a rien fait d’autre qu’allègrement dissocier des milliards de structures pour les réduire à un état où elles ne sont plus susceptibles d’intégration. Sans doute a-t-il construit des villes et cultivé des champs ; mais quand on y songe, ces objets sont eux-mêmes des machines destinées à produire de l’inertie à un rythme et dans une proportion infiniment plus élevés que la quantité d’organisation qu’ils impliquent. Quant aux créations de l’esprit humain, leur sens n’existe que par rapport à lui, et elles se confondront au désordre dés qu’il aura disparu. Si bien que la civilisation prise dans son ensemble, peut être décrite comme un mécanisme prodigieusement complexe où nous serions tenté de voir la chance qu’a notre univers de survivre, si sa fonction n’était de fabriquer ce que les physiciens appellent entropie, c’est-à-dire de l’inertie. Chaque parole échangée, chaque ligne imprimée, établissent une communication entre deux interlocuteurs, rendant étale un niveau qui se caractérisait auparavant par un écart d’information, donc une organisation plus grande. Plutôt qu’anthropologie, il faudrait écrire « entropologie » le nom d’une discipline vouée à étudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de désintégration. Pourtant, j’existe. Non point, certes comme individu ; car que suis-je, sous ce rapport, sinon l’enjeu à chaque instant remis en cause de la lutte entre une autre société, formée de quelques milliards de cellules nerveuses abritées sous la termitière du crâne, et mon corps, qui lui sert de robot ? Ni la psychologie, ni la métaphysique, ni l’art ne peuvent me servir de refuge, mythes désormais passibles, aussi par l’intérieur, d’une sociologie d’un nouveau genre qui naîtra un jour et ne leur sera pas plus bienveillante que l’autre. Le moi n’est pas seulement haïssable : il n’y a pas de place entre un nous et un rien. Et si c’est pour ce nous que finalement j’opte, bien qu’il se réduise à une apparence, c’est qu’à moins de me détruire – acte qui supprimerait les conditions de l’option- je n’ai qu’un choix possible entre cette apparence et rien. Or il suffit que je choisisse pour que, par ce choix même, j’assume sans réserve ma condition d’homme : me libérant par là d’un orgueil intellectuel dont je mesure la vanité à celle de son objet, j’accepte aussi de subordonner ses prétentions aux exigences objectives de l’affranchissement d’une multitude à qui les moyens d’un tel choix sont toujours déniés. Pas plus que l’individu n’est seul dans le groupe et que chaque société n’est seule parmi les autres, l’homme n’est seul dans l’univers. Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur, tant que nous serons là et qu’il existera un monde – cette arche ténue qui nous relie à l’inaccessible demeurera : montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : suspendre la marche, retenir l’impulsion qui l’astreint à obturer l’une après l’autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son œuvre en même temps qu’il clôt sa prison ; cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation ; où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance vitale pour la vie, de se déprendre et qui consiste – adieu sauvages ! adieu voyages ! – pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d’interrompre son labeur de ruche, à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au delà de la société : dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos œuvres ; dans le parfum, plus savant que nos livres respiré au creux d’un lis ; ou dans le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat. »
Lévi-Strauss Tristes Tropiques. éd.10-18, 1955, p.374-375